Compte-rendu de la mission au Bangladesh du groupe parlementaire d'amitié France-Bangladesh

Du 31 janvier au 5 février 2011, Paul Giacobbi a conduit une délégation de quatre députés au Bangladesh à l'invitation du Président du Parlement bangladeshi.
Les députés y ont rencontré notamment la Premier ministre, la ministre des affaires étrangères, la chef de l'opposition mais également le Professeur Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix en 2006.
Voici les principaux points de ce compte-rendu, disponible dans son intégralité en pièce jointe en bas de page.



Une démocratie en construction mais pas encore assurée

La délégation reçue par la Premier ministre, Sheikh Hasina, et la ministre des affaires étrangères, Dipu Moni
La démocratie au Bangladesh est, en construction et reste fragile et menacée.
Le parti au pouvoir, l'Awami League du Premier ministre en exercice, Madame Sheikh Hasina, dispose d'une majorité écrasante au Parlement alors même qu'il n'a obtenu aux élections que 49% des suffrages exprimés, tandis que l'ensemble des partis d'opposition disposent d'à peine 38 sièges alors qu'ils ont obtenus plus de 38% des suffrages exprimés dont 33% pour le seul Bangladesh National Party (BNP), parti de Madame Khaleda Zia.
L'animosité, extrême au sommet des deux partis, est beaucoup moins perceptible au niveau des parlementaires de base qui entretiennent, comme nous l'avons constaté, des relations courtoises voire cordiales tout à fait comparables à celles que nous connaissons dans les démocraties occidentales, mais par décision de Madame Khaleda Zia, les députés du BNP n'assistent pas aux séances publiques du Parlement même s'ils participent aux travaux des commissions.
Les élections de décembre 2008 ont pourtant été un grand succès technique et politique : les opérations électorales n'ont guère été contestées, ont été jugées satisfaisantes par tous les observateurs étrangers ou nationaux, ont connu un taux de participation remarquable de 87% et nous avons pu constater, en nous entretenant avec le Chief Election Commissionner, responsable de l'agence électorale indépendante, le travail remarquable et impartial qui consiste à mettre progressivement en place au Bangladesh un système d'organisation et de votation pour les élections législatives fondé sur des outils informatiques fiables avec comme objectif de parvenir, comme c'est le cas depuis plusieurs années en Inde, à une liste électorale numérisée unique pour l'ensemble du pays, un vote électronique, un dépouillement centralisé et entièrement informatisé.
L'actuel gouvernement a largement échoué à progresser dans les quatre directions qu'il s'était fixé :
les prix des denrées alimentaires ont massivement augmenté, plus encore au Bangladesh que partout ailleurs dans le monde
la capacité énergétique du pays est de plus en plus insuffisante et entrave le développement économique
l'ordre public est mis en cause par la multiplication des mouvements sociaux et politiques auxquels le pouvoir en place ne sait répondre que par la violence policière et des actions arbitraires et illégales
la corruption n'a guère diminué...

La situation économique est tout autant en progression spectaculaire et menacée de différentes parts.

Une usine textile dans la banlieue de Dacca
A l'opposé des clichés occidentaux sur un pays qui serait éternellement voué à la misère et au malheur, on constate au Bangladesh une croissance régulière de plus de 6% par an sur la base d'une agriculture forte, de plus en plus mécanisée (les tracteurs mécaniques, les pompes hydrauliques modernes et à haut débit prédominent très largement dans toutes les zones rurales que nous avons traversées, de Dacca à Bogra), une industrie textile qui profite pleinement de l'avantage comparatif d'une main d'oeuvre d'assez bonne qualité et de salaires parmi les plus bas du monde, d'une industrie pharmaceutique en plein essor, etc... Nous avons eu l'occasion de visiter une usine textile moderne qui travaille entre autres pour des marques françaises.
En revanche, les points de fragilité restent une source d'extrême inquiétude : le pays, déjà peuplé de plus de mille habitants par km2 est dans sa majeure partie menacé par les eaux tandis que le biseau salé remonte parfois jusqu'à 250 km à l'intérieur des terres, que les nappes phréatiques sont malheureusement contaminées par l'arsenic naturel, que les prélèvements massifs des puits sur ces nappes représentent une folie écologique, que le désordre de Dacca ferait passer les banlieues de Kolkata pour un modèle de planification urbaine, que le prix du coton qui a triplé en un an menace de briser les ailes d'une industrie textile en plein essor et que l'insuffisance criante de production d'énergie et la multiplication des coupures de courant qui en résultent sont un obstacle évident au développement.
Le Bangladesh, même s'il est toujours très demandeur de la solidarité internationale, est devenu un pays largement autonome dans la mesure où l'aide extérieure ne représente guère qu'un à deux pour cent de la formation du PIB. Il est devenu dans bien des cas plus avantageux d'investir au Bangladesh que dans l'Inde voisine et tant que cet avantage comparatif demeurera, le pays peut compter sur une croissance forte.

La situation sociale est paradoxale, visiblement et statistiquement bien meilleure pour les plus pauvres qu'en Inde.

Un paysan du district de Bogra
Statistiquement, plusieurs études montrent que les 10% de la population la plus pauvre est plutôt moins pauvre au Bangladesh qu'en Inde, soit en terme de revenus, soit en terme d'indices concrets de pauvreté (état sanitaire, éducation, nutrition etc...). Pourtant, le PIB par habitant en terme de parité de pouvoir d'achat est à peu près le double en Inde par rapport au Bangladesh. Cependant, le coût de la vie est manifestement beaucoup moins élevé au Bangladesh qu'en Inde.
Ceci étant, les conflits sociaux se multiplient au Bangladesh, comme en Inde d'ailleurs. Ces manifestations ont conduit à l’été dernier à la première augmentation depuis 2006 du salaire minimum qui devrait passer de 18 à 32 euros.
Comme en Inde et plus encore, la terre est rare.
Enfin, le travail social et économique d'un organisme aussi puissant que le groupe Grameen n'a pas d'équivalent en Inde où les initiatives sociales sont d'ailleurs le plus souvent liées à des luttes d'influence politiques.

Un peuple écologiquement aux limites de la survie

La campagne du district rizicole de Bogra
La densité humaine théorique du Bangladesh place déjà ce pays au premier rang mondial avec plus de 1100 habitants au km2. Le Bangladesh pourrait déjà largement être considéré comme surpeuplé mais si l'on prend en compte le fait qu'une partie considérable de ce pays et de la surface théorique de son territoire est soit sous les eaux en permanence, soit géographiquement inondable, la réalité va au-delà de la statistique. Le pays est constitué en fait pour l'essentiel d'un immense delta où se réunissent le Gange et le Brahmapoutre et plus de 10% des terres émergées sont régulièrement inondées de telle sorte que la densité réelle des terres émergées dans ce pays est probablement nettement plus élevée que ne l'indique la densité théorique.
Par ailleurs, la tradition indienne des puits pour puiser l'eau dans les nappes phréatiques est très vivace au Bangladesh et avec les moyens modernes de pompage, les populations prélèvent massivement de l'eau dans les nappes phréatiques, soit pour l'alimentation humaine ou animale, soit pour l'irrigation agricole, plutôt que de prélever sur les eaux de surface ce qui supposerait de les traiter.
Ce comportement conduit à trois problèmes écologiques majeurs :
- les eaux souterraines étant naturellement chargées d'arsenic, leur utilisation entraîne de graves conséquences en terme de santé
- l'abaissement des nappes phréatiques permet au biseau salé de remonter très largement à l'intérieur des terres avec des conséquences tragiques en terme de stérilisation agricole
- l'abaissement des nappes induit une fragilisation des couches supérieures menacées d'effondrement dans une géologie exclusivement sableuse ou argileuse.
Dans un tel contexte, le pays est plus que tout autre vulnérable aux risques du réchauffement climatique et de l'élévation du niveau de la mer puisque une élévation d'un mètre entraînera au minimum une perte de 10% du territoire.
La dimension écologique pèse sur les destin de ce pays plus aujourd'hui que dans tout autre du monde.

La galaxie Grameen

Rencontre avec le professeur Yunus au siège de la Grameen Bank à Dacca
Rencontre avec le professeur Yunus au siège de la Grameen Bank à Dacca
En Bengali, le mot « Grameen » signifie « ce qui se rapporte au village ». Muhammad Yunus, professeur d'économie a initié son projet en 1976 et l'a transformé en 1983 en une banque mutuelle dans le cadre d'une loi ad hoc, les emprunteurs étant propriétaires à 95% du capital, les 5% restant étant détenus par le gouvernement. Chacun connaît les particularités de cette banque très spécifique qui emploie vingt-deux mille personnes environ, dispose, dans plus de 87 000 villages, de 2500 agences, qui finance l'intégralité de ses prêts à partir de ses dépôts, dont l'en-cours de crédits est de l'ordre du milliard de dollars et le taux de défaillance de remboursement est inférieur à 3%.
Nous avons rencontré longuement le professeur Yunus que nous avons interrogé plus spécialement sur le montant des taux d'intérêt des prêts consentis par la banque et sur le véritable harcèlement dont il est manifestement l'objet de la part du gouvernement.
S'agissant des taux d'intérêt qui sont, au Bangladesh comme en Inde, la plus grande critique vis-à-vis du micro-crédit, M. Yunus rappelle que ces crédits sont en fait très différents les uns des autres : 20% pour les prêts permettant un investissement générateur de revenus, 8% pour les crédits immobiliers, 5% pour les prêts finançant des études, 0% pour ceux qui sont accordés aux mendiants.
Par ailleurs, la Grameen Bank rémunère les dépôts à des taux compris en 8,5 et 12%.
Nous sommes partis dans la campagne du district rizicole de Bogra, jusqu'à un point de collecte où les propriétaires de vaches apportaient leur très modeste production individuelle de l'ordre de un à dix litres, tandis que les responsables techniques faisaient des tests de qualité bactériologique et de densité avant de mesurer la quantité apportée et de rémunérer les producteurs.
Nous avons également visité la petite usine qui produit environ 100 000 yaourts par jour et nous avons pu assister à la vente et à la promotion de ces produits essentiellement destinés à lutter contre la malnutrition des enfants dans les villages.
En définitive, même si l'impact de l'action de la Gramen Bank est loin de toucher toute la population pauvre du Bangladesh, son influence sur le sort des populations les plus fragiles de ce pays est certainement très significative : 8,34 millions d'emprunteurs et actionnaires donc de la banque auxquels il faut ajouter tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, bénéficient directement ou indirectement d'un revenu ou d'une aide liée à l'activité des nombreuses entreprises de la galaxie Grameen. On peut, par extrapolation, imaginer que ces bénéficiaires peuvent représenter de l'ordre de 10% de la population du pays, ces 10% se confondant en partie au moins avec les plus démunis des citoyens du Bangladesh. On peut dès lors penser que l'action de la Grameen au sens large n'est pas sans lien avec le paradoxe social que nous avons relevé plus haut.

Une ambassade de France qui remplit sa mission avec des moyens humains et financiers réduits

Les comparaisons faites avec d'autres pays représentés à Dacca, y compris des pays européens plus petits, ne sont pas à notre avantage, de telle sorte que la crédibilité de notre représentation par rapport à celle de nos principaux voisins s'en trouve affaiblie.
Il convient de rappeler à cette occasion que le Bangladesh est un pays de cent soixante millions d'habitants, que son élite garde le souvenir de l'intervention d'André Malraux lors des évènements qui ont conduit à l'indépendance en 1971, qu'il a toujours existé sur le plan culturel une certaine influence de la culture française au Bengale au sens large, que ce pays connaît une expansion qui le rapproche des pays émergents tandis qu'il est toujours le leader naturel et reconnu des PMA (Pays les Moins Avancés, Less Developped Countries). L'ensemble de ces raisons pourrait nous conduire dans une vision stratégique, dynamique et sélective de notre diplomatie à suivre à tout le moins l'exemple de beaucoup de nos partenaires européens qui déploient des efforts plus substantiels au Bangladesh.
Cette dynamique pourrait se combiner à l'expérience originale qui consiste à créer au Bangladesh une chancellerie commune à la France et à l'Allemagne.

Un rapprochement indispensable dans le cadre de la préparation du G20

Une session au Parlement
Une session au Parlement
La présidence française du G20 est une occasion unique pour la France de faire entendre sa voix en faveur de la réforme du système monétaire international, de la prise en compte du risque écologique que fait courir le réchauffement climatique et de la lutte contre la spéculation qui affecte les produits de base et, en particulier les denrées alimentaires.
Le Bangladesh, par sa population mais aussi par sa croissance économique, par le rayonnement du Professeur Yunus, par sa situation géographique stratégique, est le leader naturel et reconnu du groupe des Pays les Moins Avancés qui sont souvent les victimes du système économique global en raison des phénomènes spéculatifs, des crises de crédits et de la fragilité de leur territoire.
Le Bangladesh ne peut à l'évidence faire partie du G20 mais la France marquerait un point considérable vis-à-vis de l'ensemble des pays les moins avancés et du Bangladesh en particulier, si elle militait activement pour son admission en qualité d'observateur ou d'associé aux réunions du G20.

Des perspectives de coopération prometteuses

Le Professeur Jean-François Salles présentant le résultat des fouilles sur le site de Mahasthangarh
La plupart des grands problèmes du Bangladesh pourraient trouver des amorces de solution dans le cas d'une coopération dans le domaine de l'énergie par exemple, même si l'on peut, s'agissant du nucléaire, considérer que le Bangladesh est encore loin d'avoir la capacité technique ou financière de mettre en oeuvre et de faire fonctionner des centrales nucléaires sur son territoire.
Dans le domaine de l'hydraulique, il serait aujourd'hui plus judicieux non pas d'envisager un vaste projet global mais de multiplier les initiatives dans le cadre d'un véritable programme de coopération permettant de mettre en oeuvre sur place le savoir-faire français dans ce domaine.
Il conviendrait aussi de renforcer la coopération dans le traitement des eaux de surface en prolongeant les opérations déjà menées par des entreprises françaises.
Enfin, dans le domaine culturel, il ne coûterait pas grand chose, de l'ordre de quelques dizaines de milliers d'euros par an, de renforcer ce qui fonctionne déjà plutôt bien, qu'il s'agisse de nos alliances françaises sur place et surtout de la coopération archéologique qui permet au site majeur de Mahasthangarh, véritable capitale historique de l'ancien Bengale dans le nord-ouest du pays, d'être fouillé par des équipes françaises de qualité depuis près de vingt ans sous la direction du professeur Jean-François Salles.

Dans la rue, à Dacca
Dans la rue, à Dacca
En conclusion, la France a tout intérêt qu'il s'agisse des relations bilatérales ou des politiques qui sont les nôtres dans un carde multilatéral, de se rapprocher d'un pays comme le Bangladesh qui ne demande évidemment pas mieux, à qui nous pouvons beaucoup apporter sans que ce que nous devrions faire soit hors échelle par rapport à nos capacités financières, tandis que le retour sur investissement, tant sur la plan économique que sur le plan politique pourrait être extrêmement intéressant.
La dernière visite d'un chef de gouvernement du Bangladesh en France remonte à 1999.
La dernière visite d'un chef d'Etat français au Bangladesh remonte à 1990.
Lors de la venue de madame Dipu Moni à Paris en 2010, elle a été reçue quinze minutes par le ministre des affaires étrangères, tandis que les seuls autres interlocuteurs politiques qui lui aient consacré un peu de temps étaient le président et les membres du groupe d'amitié parlementaire France-Bangladesh.
Le ministre des finances du Bangladesh devrait se rendre en France au mois de mai accompagné par une délégation de chefs d'entreprises. Il importe à tout le moins de veiller à un accueil convenable et de niveau approprié.
Inviter officiellement en France, Madame Sheikh Hasina, Premier ministre du Bangladesh au mois de juin et faire admettre ce pays en qualité d'observateur ou d'associé au G20 donnerait à notre présidence française un appui efficace et une résonance originale.

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Mardi 1 Mars 2011

Les derniers ordres du jours

PADDUC - 18/11/2011