Texte intégral de l'intervention de Paul Giacobbi

Assemblée générale du 18 octobre 2003 à Corte





LA CORSE EN MARCHE
18 / 10 / 03

Mes chers amis,

Faut-il parler d’un projet politique pour la Corse quand notre île est plus que jamais paralysée ? Je sais bien que la plupart de nos compatriotes n’y croient plus guère et pourtant, si vous êtes venus si nombreux cet après-midi, c’est que vous au moins avez encore de l’espérance et qu’avec vous nous pouvons convaincre la Corse toute entière !

Mais avant de parler de notre projet demandons nous ce qui paralyse la Corse aujourd’hui. Chacun a ses explications : l’histoire, la fatalité, le retard de notre développement économique, la faute de l’Etat, des élus, des parents et aussi des jeunes bien sûr…

Je vais vous dire ce qui paralyse la Corse, ce qui la rend immobile presque prostrée alors qu’elle n’aurait qu’à se mettre en mouvement pour faire fructifier le plus beau capital d’espace, de nature, de climat, de beauté, d’identité et de culture de toute la Méditerranée, je vais vous dire ce qui empêche même la Corse de parler, de dire ce qu’elle pense, alors qu’elle se contente de paroles confuses, de votes divisés et souvent incohérents, sans parler d’une expression violente qui est devenu chez beaucoup de gens le langage privilégié. Eh bien, c’est la peur qui paralyse la Corse et rien d’autre.

Nous avons peur de tout. De la violence, bien sûr et il y a de quoi puisque nous vivons depuis un quart de siècle sous les bombes, et que notre société est marquée par la violence depuis des siècles. Mais nous avons aussi peur des autres, de l’extérieur, de ceux qui veulent s’installer en Corse, et cette peur là elle vient de ce que nous avons peur de nous-mêmes, nous n’avons pas confiance en nous, nous faisons un complexe d’infériorité.

Je fais de la politique depuis plus de vingt ans et j’ai toujours ressenti à quel point la peur nous paralyse. En 1997, j’ai lancé une campagne visant à conquérir la majorité du Conseil général. Beaucoup de gens m’ont soutenu mais bien peu y croyaient et certains me disaient qu’il fallait faire attention. Au pouvoir, il y avait des hommes en place, ils étaient puissants. Ils avaient de l’argent, des moyens considérables. C’était impossible, cela faisait peur. Il a fallu moins d’un an pour gagner et regardez ce que sont devenus aujourd’hui ces puissants personnages qui en tout cas ne font plus peur à personne.

En 2000, j’ai clairement choisi la voie du dialogue proposé par le gouvernement et je crois même avoir eu une petite influence dans le déclenchement du processus. Nous réclamions des droits, des compétences, des moyens que nous avons obtenus, pas complètement mais très largement. Là aussi, on me disait de me méfier, que j’allais trop loin, que j’allais « tout perdre » bref qu’il y avait de quoi avoir peur.

Il y a quelques semaines, face à la vague de violence sans précédent qui a secoué la Corse, j’ai choisi de m’adresser publiquement aux exécutants de ces violences, de leur dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Pas pour les condamner ou les rejeter, pas pour appeler à la répression. Ce n’est pas mon rôle, il y a des juges et un gouvernement pour cela, mais pour leur montrer que la Corse n’était pas dupe et les conjurer à revenir à l’action politique et essayer de leur faire comprendre que l’avenir est dans la construction de la Corse et non pas dans sa destruction. Là encore, on m’a dit que c’était dangereux, pire beaucoup de gens me disent qu’ils sont d’accord avec moi mais qu’ils ont peur pour moi, presque qu’ils viendront à mon enterrement. J’avais pourtant dit dans ma lettre que j’étais conscient d’un risque de violence peut-être même d’un risque mortel mais que cela ne m’empêchait pas de parler. Il y a même eu une émission de télévision stupide qui a déclaré que j’étais menacé et que je ne voulais pas parler. Comme vous le voyez je suis bien vivant, et même assez bon vivant et je parle toujours autant.

Mais il fallait parler et dire la vérité et je crois, en quelques lignes, en avoir plus dit sur le sujet que tous mes collègues parlementaires réunis qui produisent depuis vingt ans des communiqués insignifiants par lesquels ils condamnent rituellement chaque évènement violent.

C’est pourquoi notre premier devoir, chers amis, c’est de nous débarrasser de nos peurs si nous voulons mettre la Corse en marche.

Mais il ne suffit pas de nous mettre en marche il faut savoir dans quelle direction aller. Je constate d’abord, qu’après vingt ans de discussions, de débats, de statuts, la Corse bénéficie du début d’une véritable autonomie interne :
- de très larges compétences bien plus qu’aucune autre région de France,
- d’un certain pouvoir normatif, législatif et réglementaire,
- des moyens financiers de rattraper notre retard d’équipement.

Le référendum ne portait que sur un aspect des choses. Il a été négatif mais il ne remet pas en cause tout le reste. Le conseil d’Etat a validé le résultat même s’il a constaté des irrégularités. Il a fait preuve de sagesse. Dans ma lettre ouverte à ceux qui détruisent la Corse je disais : « la fraude existe et doit être sanctionnée, mais elle ne modifie ni systématiquement ni significativement le résultat des élections que nous devons accepter même quand il nous déçoit ».
Est-ce que le débat institutionnel est abandonné pour autant ? Certainement pas, mais force est de constater qu’il y a un temps pour tout et qu’aujourd’hui il nous faut d’abord démontrer notre capacité à bien utiliser tout ce que nous avons obtenu avant de réclamer plus encore. Nous ne pourrons avancer dans le débat de l’autonomie qu’à deux conditions : que nous démontrions notre aptitude collective à bien utiliser les pouvoirs et les moyens considérables qui sont désormais les nôtres et que nous soyons très clairs dans notre refus de la violence et notre affirmation de la Corse dans la République.

Si nous sommes clairs sur ces principes et convaincants dans notre action politique personne ne nous refusera à Paris d’aller plus loin le moment venu et la Corse elle-même n’aura plus de réticence à progresser dans la voie d’une autonomie qui est la règle des régions de l’Europe et, plus encore, celle des îles européennes de la Méditerranée.

Mais que faisons nous aujourd’hui de nos moyens juridiques et financiers ? Nous n’utilisons pas toutes nos compétences, nous sommes incapables de formuler nos souhaits dans le domaine législatif. Par exemple, à ceux qui réclament plus de pouvoir législatif, je dis d’abord mettons nous d’accord sur trois textes législatifs : sur la loi montagne et sur la loi littorale et leur modification pour la Corse, sur les dispositions du code civil relatives à l’indivision qu’il faut adapter à la Corse et sur la propriété foncière. Si la prochaine assemblée de Corse se met d’accord là-dessus avec des textes pertinents, elle obtiendra par le biais du droit constitutionnel à l’expérimentation de changer la loi selon ses vœux. Si nous ne sommes pas capables de cela, le débat sur le pouvoir législatif est inutile et ridicule.

Sur les moyens, voici le bilan actuel du PEI pour la première convention, c'est-à-dire sur le tiers du programme : taux d’engagement : 5% et taux de consommation : 0 %. Nous sommes en train de perdre les crédits PEI comme nous avons largement perdu les crédits européens. Le scandale financier de la Corse, ce n’est pas de détourner l’argent qui lui est donné c’est de ne pas l’utiliser. J’enrage quand je dois compter les crédits départementaux, limiter notre investissement, reporter de beaux projets par manque de moyens, quand je connais les milliards perdus hier et encore aujourd’hui au titre de la solidarité européenne et de la solidarité nationale.

Et même dans le domaine institutionnel, tout ne vient pas d’en haut. Il est de notre responsabilité de réussir l’intercommunalité aussi bien que la Bretagne, ou de parvenir à coordonner les départements et la région. J’assistais l’autre jour à la première conférence de coordination que j’ai réclamée par écrit depuis un an et demi et qui s’est enfin réuni pour entendre Nicolas Alfonsi dire qu’il n’y avait pas de problème et Jean Baggioni parler de ses propres qualités de coordinateur.

Et dans le domaine culturel et linguistique, qu’attendons nous pour agir en faveur la promotion du corse aussi bien que la région Bretagne pour la promotion du breton et pour obtenir que l’Education nationale fasse pour le Corse autant qu’elle en fait en Alsace pour l’alsacien.
Le débat n’est pas fermé mais il ne sera relancé que dans l’action concrète et la clarté des principes et des objectifs. C’est sans doute le premier défi des prochaines années.

La Corse en marche arrive dans un contexte politique marqué par la confusion, l’éclatement, et l’absence de tout projet sérieux autre que celui de continuer comme avant. Nous ne pourrons gagner que par la méthode, l’aptitude au rassemblement, un discours et des comportements radicalement différents.

Nous devons offrir au choix de nos concitoyens une alternative crédible, par le projet, les compétences, les références des femmes et des hommes que nous présenterons devant eux. Il faut arracher la Corse au spectacle grotesque d’une vie politique qui ne propose rien et qui ne sait plus jouer que négativement sur les peurs des uns et des autres.

La stratégie devra être définie mais nous savons déjà que nous devrons être présents à toutes les élections et, notamment en 2004, gagner les territoriales et les cantonales. Notre positionnement devra être rigoureux sur la violence : oui, nous appelons à un dialogue ouvert voire audacieux et aucun sujet n’est tabou mais aucun accord ne pourra être passé avec ceux qui pratiquent ou utilisent l’action violente.

Il nous faudra aussi manifester un grand esprit d’ouverture à toutes les compétences et à toutes les volontés, mais dans la clarté du projet et des méthodes. Je suis incontestablement ancré à gauche et j’appartiens même au plus ancien parti de la gauche française dans lequel, au plan national, je joue un rôle assez important et reconnu.

J’appartiens à un groupe politique à l’Assemblée nationale, le groupe socialiste, dans lequel je travaille et avec lequel je vote. Je suis un militant de la solidarité, du service public, de la laïcité et de la République et beaucoup d’entre vous peuvent en dire autant. Cependant notre rassemblement en Corse pourra aller au-delà de la gauche, être ouvert à d’autres. Nous ne gagnerons pas dans l’exclusion des autres. Mais à condition que les autres partagent notre rejet de la violence. Et nous ne serons pas de ceux qui condamnent tous les matins et se compromettent tous les après-midis avec la violence.

La méthode enfin et le calendrier. D’abord, la Corse en marche doit prendre des décisions démocratiques, elle n’est pas fondée sur le principe du chef. Notre programme commence à s’élaborer dans le cadre d’un groupe de travail dont le secrétariat est assuré par Antony Hottier. Toutes les contributions sont les bienvenues et ce programme sera arrêté par le conseil d’administration avant d’être proposé à l’assemblée générale.

De même, la préparation des élections fera l’objet de réflexions et de propositions de deux groupes de travail au sein du conseil d’administration, puis cela vous sera soumis.

Sur le plan du calendrier, il nous faudra publier notre projet avant Noël et commencer à présenter nos candidats en début d’année. Ensuite, il faudra mener le combat et je vous assure que cela vaut la peine, non pas pour assurer la promotion ou la carrière d’un homme ou d’un groupe, nous n’avons pas besoin de cela les uns et les autres, mais pour proposer à la Corse autre chose, ce à quoi elle aspire et qu’elle n’ose même plus espérer tant elle a peur, tant elle est désabusée.



Paul Giacobbi.


Mercredi 22 Octobre 2003

Paul Giacobbi - Photo officielle
Edito
de Paul Giacobbi
Député de la 2ème circonscription de Haute-Corse - Président du Conseil exécutif de Corse

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