Territoriales 2004 : Paul Giacobbi choisit le Conseil Exécutif

Interview parue dans le Journal de la Corse le 15 décembre 2003.



Quand votre père, François Giacobbi, était encore aux affaires, vous n’envisagiez pas, avez-vous dit, d’embrasser une carrière politique. Vous auriez voulu être avocat. Sa mort inattendue vous a, malgré vous, contraint à prendre sa suite pour répondre à l’attente d’un électorat orphelin. Avec le recul, quel regard portez-vous sur ce parcours politique imposé ?

J'ai exercé avec passion plusieurs métiers : la fonction publique en tant qu'administrateur civil, et le secteur privé dans une grande entreprise du bâtiments et travaux publics. J'ai été très heureux dans ces métiers qui m'ont permis d'acquérir une expérience très diversifiée. En même temps, j'étais présent, autant que possible, sur le terrain politique en Corse, comme maire, comme conseiller régional, comme responsable politique. J'aurais aimé continuer dans l'un de ces métiers. Mais la vie en a décidé autrement et je fais maintenant de la politique à temps plein.

Durant ces six années, je suis parvenu à accéder à la présidence du Conseil général et à devenir député dans un département et une circonscription en particulier, où les idées de progrès et de justice sociale, celles de la gauche en général, étaient dans une situation de déshérence.

J’ai accompli un parcours politique sans compromis, ni compromission mais sur la base de positions claires, précises, intransigeantes parfois. Certains ont même dit que j'avais été courageux, même si j’estime n’avoir fait pour ma part que mon devoir. Je n'ai à aucun moment chercher à tromper l'opinion, à flatter qui que se soit, mais seulement à exprimer des convictions très mûrement réfléchies et qui témoignent d'ailleurs, dans certains domaines, celui de la décentralisation indispensable à l'efficacité des politiques publiques, celui de la promotion de l'identité linguistique et culturelle de la Corse, d'une évolution mesurée et rationnelle.

Quelle idée vous faites-vous de la pratique politique aujourd’hui comparée à celle qui avait cours quand les deux clans se disputaient le pouvoir insulaire ?

Il y a quelques décennies, les choses étaient peut-être plus simples, du moins en apparence, et, je dois le dire, les hommes me semblaient plus forts et plus crédibles en général. Aujourd'hui, la vie publique en Corse semble éclatée en petites chapelles, en petits clans, en petits intérêts. On a parfois le sentiment, pour reprendre une formule du Général de Gaulle, que la plupart des politiques ne songent qu'à aller dans leur petit coin, manger leur petite soupe cuite à petit feu. Il apparaît pourtant que des circonstances graves et en même temps exaltantes appellent des rassemblements plus ambitieux et des convictions plus affirmées.
Des circonstances graves, parce qu'il se passe des choses déplorables en Corse, et parce que c'est sans doute la dernière fois que la Corse a l'occasion de progresser et de rattraper une partie du retard qu'elle a accumulé.
Des circonstances qui permettent d'espérer puisque la Corse dispose désormais d'un certain nombre de moyens juridiques, financiers et politiques pour régler une partie de ces problèmes. Nous sommes face à un défi. Les Corses d'aujourd'hui et leurs responsables politiques sont-ils plus capables qu'autrefois de relever de défi ? J'espère pouvoir le démontrer.

Etes-vous de ceux qui pensent que les obédiences partisanes nationales nuisent à l’élaboration d’un projet politique consensuel pour la Corse et à sa mise en œuvre programmatique ?

Je crois au contraire que les choses ne se situent pas sur le même plan. Il y a une vision de la solidarité sociale, du service public, de l'égalité des chances et des droits qui s'exprime parfaitement à gauche et à laquelle j'adhère totalement. La conception de la décentralisation, en général, des problèmes de la Corse en particulier se situent clairement sur un autre plan. La gauche a décentralisé, la droite aussi. En Corse, il est remarquable de constater que l'actuel gouvernement a mis ses pas dans ceux de Lionel Jospin. D’ailleurs, les partis nationaux ne sont pas sans doute opposés à un consensus des responsables régionaux susceptibles de faire progresser la Corse sur la voie du développement économique, social et culturel.

Président du Conseil général de la Haute-Corse avant d’être député de la circonscription de Corte-Balagne, vous êtes bien placé pour savoir que le département est un incontournable tremplin parlementaire. Pourquoi, dès lors, prenez-vous le risque de remporter les Territoriales, de devoir donc abandonner la présidence du département et de mettre ainsi en péril votre mandat législatif en 2007 ?

D’aucuns disent en effet, à ce propos, que je scie la branche sur laquelle je suis assis. Je ne fais pas de la politique pour rester assis sur une branche ou pour me chauffer à un rayon de soleil. Au contraire, je fais de la politique pour marcher sans cesse et pour contribuer à mettre ma région en mouvement ! Je n'ai pas l'intention d'abandonner le Conseil général même si, avec d'autres, nous réussissons à rassembler une majorité à l'assemblée de Corse et à former un Conseil exécutif crédible et efficace. Je travaille au contraire d'arrache-pied, en ce moment, pour conforter la majorité départementale que j'ai mise en place en 1998 et renforcée en 2001. Je garantis dès à présent que cette majorité sera plus forte en 2004 même si des velléités incessantes, depuis au moins 1992, de dissidences ou de trahison subsistent.
Je suis, par ailleurs, un homme de terrain, c'est-à-dire que je suis présent sur le terrain. Les citoyens de la circonscription de Corte-Calvi le savent, ils me rencontrent, me parlent et nous échangeons. Je continuerai donc à être à leur disposition et, le moment venu, ils s’exprimeront. Mais, en aucune façon, je ne pense mettre en péril mon mandat de député si j’accède à la présidence du Conseil exécutif.

On vous crédite d’une bonne image de marque et on va même jusqu’à prédire votre succès. Quels sont, à votre avis, les critères objectifs qui motivent cette perception médiatique de votre personnalité et le pronostic des observateurs ?

Il n'est difficile de me juger moi-même. Le pronostic des observateurs sans doute se fonde-t-il sur trois constatations :
- depuis six ans, j'ai relevé des défis en accédant à la présidence du Conseil général et en enlevant le siège de député de la circonscription de Corte-Calvi dans des circonstances difficiles et face à une droite forte et unie.
- je jouis peut-être d'une certaine popularité mais surtout d'une certaine confiance. Les citoyens connaissent la rigueur et la force de mes engagements. Ils savent aussi mon attachement à défendre l'intérêt général, c'est-à-dire le leur.
- les observateurs n'imaginent pas non plus qu'elle pourrait être l'alternative à une victoire du rassemblement que je souhaite pour la Corse. Ils n’imaginent pas quel replâtrage médiocre assumerait une gestion qui ne le serait pas moins.

Si votre score le permet, choisirez-vous la présidence du Conseil exécutif ? Si oui, en quoi la politique que vous mènerez sera-t-elle différente de celle conduite par Jean Baggioni ? Et dans quels domaines ?

Je ne cache pas ma volonté d’accéder à la présidence de l’Exécutif, cet objectif demeure pour moi prioritaire. Je crois que la politique qui sera menée sera fondamentalement différente par la méthode. Il ne s'agira plus de se laisser guider au fil des événements ou de subir en permanence la contrainte extérieure ou, systématiquement, d'attendre les recommandations, voire les directives de l'Etat. Il s'agira, au contraire, d'organiser et de planifier des programmes d'investissement, de réussir impérativement le PEI et c'est là véritablement une gageure. Sur le premier tiers du PEI, sur la première convention de cinq ans, et je le déplore, le taux d'engagement est de 5 % et le taux d'exécution est égal à zéro. Où sont les grands projets ? Où sont les programmes qui devraient permettre, en concertation avec les professionnels de la formation et des travaux publics, de mettre en oeuvre sur la duré, c'est-à-dire sur quinze ans, les grands projets d'infrastructures ? Où sont les réflexions sur les politiques alternatives à la route dans l'entrée et les sorties de ville des grandes agglomérations ? Où en est-on en matière ferroviaire où le plus ambitieux nos programmes consiste simplement à remettre à niveau un réseau archaïque ?
Je n'ai pas envie que la Corse recommence avec le programme exceptionnel d'investissement la même la même performance qu'avec les crédits européens, c'est-à-dire réussir le tour de force de ne pas les utiliser. Désormais, ils ne sont plus disponibles dans les mêmes proportions.

Vous avez récemment sévèrement condamné une dérive mafieuse de la clandestinité. Dans le même temps, vous stigmatisez l’action disproportionnée de Nicolas Sarkozy dans l’affaire de Luri et vous saluez les organisations nationalistes qui appellent à l’abandon de la violence. Etes-vous prêt, en cas de victoire, à tendre la main à ces dernières jusqu’à inclure – si le scrutin leur est favorable – certains de leurs représentants élus dans la conduite des affaires ? Et quelles limites mettriez-vous à cette éventualité ?

Depuis plus de vingt ans, je n'ai cessé de condamner systématiquement, régulièrement et très fortement les actes violents et leur caractère crapuleux en des termes que, jusqu'à présent, aucun autre homme politique en Corse n'a employés. Et les citoyens le savent bien. Il y a 20 ans, je dénonçais tout autant ces mobiles qui sont à l’origine de ces pratiques. Je démonte aujourd'hui les mécanismes précis qui, à mes yeux, rendent particulièrement indignes ces actions. Je sais que je suis écouté et les citoyens me disent qu'il se sentent, pour une fois, en accord avec un représentant politiques.


Par ailleurs, j'ai stigmatisé la réaction disproportionnée face aux événements de Luri, en disant que les personnes en cause devaient être déferrées normalement devant un tribunal correctionnel, celui de Bastia, et que c'était une erreur de monter en épingle cette affaire. D'ailleurs, le juge Thiel, peu suspect de complaisance envers le terrorisme, partage cet avis puisqu'il a rendu une ordonnance demandant le renvoi en correctionnelle, laquelle a été accueillie favorablement par la juridiction compétente.

Je ne salue par les organisations nationalistes qui appellent à l'abandon de la violence. Je dis simplement que c'est le moins que l'on puisse faire quand l’on ambitionne de mener une action politique. En ce qui me concerne, je ne pratique pas l’exclusive dès lors que le débat a lieu sur le terrain politique. Je suis étranger au terrain de la violence car je suis un homme pacifique. Je n'ai comme seule arme que celle de mes convictions.

On s’attend au lendemain du premier tour des Territoriales à un vaste rassemblement des sensibilités de gauche, de centre gauche, voire de centre droit pour constituer une large majorité. Jetez-vous d’ores et déjà l’exclusive sur l’une des composantes éventuelles d’un tel rassemblement ?

Je n'ai pas connaissance d'un tel rassemblement.
Certes, la constitution d'une large majorité apparaît comme nécessaire aux yeux de beaucoup de candidats. En effet, ni la gauche, ni la droite, ni les nationalistes ne pourront constituer chacun, à eux seuls, une majorité. La question n'est pas de savoir qui va s'allier avec qui mais plutôt pourquoi on va s'unir. Quant à moi, je ne jetterai l'exclusive sur personne mais je serais, en revanche, exigeant sur le programme et les méthodes de travail.

Les causes de l’échec du référendum sont multiples. Aussi, le succès du « non » ne peut-il, à l’évidence, être considéré comme le refus d’une refondation institutionnelle en Corse. Pensez-vous que cette question est définitivement écartée ?

Aucun sujet n'est jamais définitivement écarté et, à l'évidence, de telles questions d'organisation administrative pourront être à nouveau posées dans l'avenir. Simplement, je pense qu'il y a un temps pour tout. Nous avons passé plus de trois ans à débattre sur l'avenir institutionnel de la Corse. Ainsi, la loi de janvier 2002 et la révision, en mars dernier, de la Constitution ouvrent à toutes les régions de France, et non pas seulement à la seule région de Corse, le droit, dans certaines conditions, de légiférer. Sur le point de la simplification administrative, la question a été posée au peuple qui a dit non.

Il convient maintenant, plutôt que de relancer un nouveau cycle de débats, de démontrer que nous sommes capables d'utiliser pleinement les moyens financiers et les compétences qui nous ont été attribués pour faire progresser la Corse. De même, plutôt que de demander un pouvoir législatif plus important, il convient d'utiliser pleinement le pouvoir législatif constitutionnel. Concernant la simplification, puisque les Corses ont choisi de ne pas modifier les institutions en place, la CTC et les deux conseils généraux, il s'agit de les faire travailler ensemble dans de bonnes conditions, avec une coordination rigoureuse, des discussions fréquentes, des accords passés de manière à ce que chacun se spécialise dans des compétences précisément délimitées et qu'une véritable synergie s'organise entre ces trois acteurs de la vie publique insulaire.

C'est le sens des réunions de la commission de coordination, dont j'avais demandé la tenue depuis plus d'un an et demi, qui se réunit enfin aujourd’hui. Dans ce domaine comme dans d'autres, il ne s'agit pas de dire que nous n'avons pas suffisamment obtenu mais de démontrer que même avec les moyens institutionnels actuels, nous pouvons faire mieux. D'ailleurs, il ne faudra pas hésiter à utiliser les nouvelles dispositions constitutionnelles qui permettent aux collectivités de s'entendre pour désigner l'une d'entre elles comme chef de file dans tel ou tel domaine de compétences.

Une dissidence se fait jour au sein du PRG, celui de la Haute-Corse notamment, qui appelle à la constitution d’une liste qu’elle voudrait voir conduite par le député-maire de Bastia. Qu’en dîtes-vous ?

Le PRG s’est exprimé sur ce point par la voix de son président, Jean-Michel Baylet, depuis plusieurs mois, lors d’une réunion du bureau national : « La volonté de certains partisans du « non » de faire tomber le député Paul Giacobbi, en lui faisant perdre la présidence du Conseil général de Haute-Corse est purement scandaleuse. En effet, l’intérêt naturel et légitime du parti est de tout faire pour conserver tous les exécutifs départementaux que nous dirigeront et l’ensemble des militants et des élus doit œuvrer en ce sens dans les mois qui viennent. Si de telles menaces étaient mises à exécution, le parti saura prendre ses responsabilités et appliquera les mesures qui s’imposent ».
Voici ce que dit le PRG. Les choses sont claires : il ne sera plus toléré ce qui s’est passé aux présidentielles et les dissidents seront tout simplement exclus. Cette position est limpide et a été publiée dans le Bulletin du PRG, le lundi 1er septembre 2003, adressé à tous les militants de ce parti.
Mais quelle est la position des dissidents PRG regroupés dans la fédération de Haute-Corse, désertée par les élus dont la quasi-totalité m’a rejoint ? L’un de ces dissidents affirmait, en effet, au bureau national du PRG, en réponse à la position très ferme du président : « aucun radical corse ne cherche à faire battre Paul Giacobbi ».
Propos recueillis par François Peretti

Jeudi 18 Décembre 2003

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