Rapport sur l'union méditerranéenne

La mission d'information parlementaire sur l'union méditerranéenne a rendu son rapport le 5 décembre 2007.
Il sera disponible sur le site de l'Assemblée nationale.
Paul Giacobbi était membre de cette mission. Voici sa contribution publiée en annexe du rapport.



L'union méditerranéenne est une idée neuve, mais vieille comme notre monde (I).
Elle est peut-être la solution pour nous sortir d'une situation intenable de confrontation Nord-Sud à nos portes (II).
Elle ouvre à cet égard des perspectives immenses (III).
Elle n'est envisageable que dans le cadre de stratégies multiples, complexes et évolutives (IV).

I.Une idée neuve... vieille comme notre monde.

C'est une évidence qu'il faut rappeler : l'union méditerranéenne a existé de manière institutionnalisée et même fortement centralisée pendant au moins cinq siècles et cela s'appelait l'Empire romain.

Cette union-là regroupait l'intégralité du rivage de la Méditerranée. Du Liban à Gibraltar au nord et de Tanger à la Palestine au sud, pas un kilomètre de côte méditerranéenne qui ait échappé à l'imperium romain : une monnaie unique, le sesterce de César, une organisation politique uniforme comportant une certaine dose de décentralisation, une langue administrative unique, une citoyenneté romaine unique qui n'a été complètement généralisée que vers la fin, une force armée unique, enfin une normalisation remarquable de l'urbanisme, de la voirie, des techniques d'assainissement, sans parler de la religion officielle, le christianisme, à partir de Constantin.

Ce qui a été fait pendant cinq siècles, dans des conditions de transports et de communications évidemment plus difficiles ne peut donc apparaître comme impossible et irréaliste aujourd'hui.

Ce qui a suivi la dissolution de la partie occidentale de l'empire, la partie orientale ayant tout de même survécu dix siècles de plus, n'a pas été une coupure entre le nord et le sud de la Méditerranée mais au contraire une très longue histoire d'échanges pas toujours, loin de là, conflictuelle.

Cette histoire-là ne se résume pas, en effet, aux épisodes des croisades venues du nord ou des conquêtes islamiques venues du sud. Les échanges commerciaux et culturels, l'aptitude à la vie commune sur un même territoire de religions et de cultures différentes ont été la règle, les confrontations guerrières, l'exception.

Peu de territoires ont connu comme l'Andalousie omeyyade la tolérance entre trois religions chrétienne, musulmane et juive. L'intolérance est arrivée à la reconquête conduisant les musulmans à l'exil ou à la conversion forcée de même que les juifs dont beaucoup d'ailleurs allèrent retrouver une tolérance équivalente dans la nouvelle Turquie dont l'empire, au contraire de ce que nous croyons, a pratiqué la tolérance religieuse, même si l'horreur, à l'extrême déclin de cet empire, du génocide arménien pourrait nous faire croire qu'il était de tout temps fondé sur l'intolérance.

Bien des signes nous rappellent la richesse de ces échanges et leur permanence. L'existence de langues véhiculaires servant au commerce, le « sabir », l'importance des colonies permanentes représentant une culture du nord dans les territoires du sud et inversement, tels que les renégats du Maghreb, c'est-à-dire les chrétiens convertis, les Maures de Venise et d'ailleurs, les Levantins francophones de Turquie, les Ladinos, juifs espagnols du Bosphore, et tant d'autres.

La complexité et le paradoxe des échanges ne sont pas moindres. L'occident chrétien a appris ou redécouvert la culture grecque, de la médecine à la philosophie, par les arabes tandis qu'une partie de l'Europe du sud, par exemple la Corse, a été christianisée par des missionnaires venus du Maghreb mais d'origine vandale, ce qui donne un exemple frappant de ces interactions paradoxales.

On rappellera utilement d'ailleurs, ce que beaucoup de chrétiens farouchement attachés au caractère occidental du christianisme semblent ignorer, que cette religion est née sur les rives du Jourdain, et non sur celles de la Loire, et que le plus grand des pères de notre Eglise catholique était un pur kabyle exerçant à Annaba, aussi communément appelé Saint Augustin, évêque d'Hippone.

Le XIXème siècle en Méditerranée a été marqué par la concurrence de seulement trois puissances : la Turquie, la Grande-Bretagne et la France. Il est assez connu que la Turquie exerçait la souveraineté, de plus en plus nominale, sur une très grande partie de la Méditerranée, de la Grèce à l'Algérie, en passant par la Palestine et que son déclin par l'émancipation et l'autonomie progressive des différents territoires a marqué l'histoire méditerranéenne du XIXème siècle.

Notons au passage tout de même qu'il est moins connu que le Dey d'Alger était d'origine turque, le khédive d'Egypte d'origine albanaise, et que les chrétiens du Phanar parlant grec dirigeaient largement l'administration à Istanbul.

La politique britannique en Méditerranée, à la recherche des routes de l'Inde puis des approvisionnements pétroliers laisse encore aujourd'hui des traces immenses linguistiques et culturelles.

Gibraltar, Malte, l'Egypte, la Palestine, la Jordanie, l'Arabie royale et des émirats sont encore largement marqués, dans leur tradition militaire, juridique et linguistique par l'immense influence anglaise.

Quant à la France, son influence a été renforcée par Napoléon III qui, on l'oublie trop souvent, a mené une grande politique arabe en Algérie, au Liban, avec la protection des chrétiens et en Egypte avec Suez, sans parler du renforcement des liens avec la puissance ottomane.

Ces influences sont encore telles aujourd'hui qu'il serait difficile de concevoir une union méditerranéenne oubliant les anglo-saxons ou la Turquie, même si la France est légitime à y jouer un rôle de tout premier plan.

L'histoire nous apprend donc tout à la fois la permanence du concept d'union méditerranéenne, l'importance et la qualité des échanges, et l'immense complexité du sujet.

II.Une situation intenable

Par contraste avec cette immense tradition d'échanges équilibrés plutôt que de domination, de coopérations plutôt que de confrontations, de tolérance plutôt que de rejet, la situation actuelle apparaît comme à la fois bloquée, conflictuelle et pratiquement intenable.

Rarement l'opposition et la concurrence culturelle et religieuse n'auront plus ressemblé à un choc des civilisations qui s'accompagne en outre d'un risque terroriste qui représente dans toute la Méditerranée un trouble immense à la paix publique.

Sur le plan économique, si le sud méditerranéen n'apparaît pas comme une terre majeure de délocalisation, il représente néanmoins l'essentiel de la pression migratoire dans un pays comme la France. De surcroît, la situation géographique et pratique nous place dans une véritable impasse.

En premier lieu, la frontière entre le nord et le sud est à la fois immense et poreuse. En effet, cette zone de contact nord-sud est aussi vaste que l'Union européenne et la séparation maritime au demeurant très aisément franchissable n'est pas suffisante pour garantir l'étanchéité : la frontière de Méditerranée ne se ferme pas comme celle du Rio Grande séparant les Etats-Unis du Mexique.

De surcroît, les zones de quasi contact sont nombreuses : Gibraltar à quelques encablures du Maroc, Ceuta et Melilla en plein territoire marocain, Lampedusa à une latitude plus méridionale que celle de Tunis, etc...

Enfin, l'importance des communautés immigrées, plusieurs millions de musulmans en France par exemple, fait que même si l'on arrivait à construire un mur et à le rendre étanche, la confrontation se retrouverait dans nos propres territoires complètement intériorisée.

Nous nous trouvons donc à la fois dans une situation où le contact et l'échange nous sont imposés par les réalités géographiques sociales et historiques tandis que jamais la tension n'a été aussi grande et les comportements aussi négatifs entre deux mondes pourtant si proches à tous égards.

III. Des perspectives immenses

Outre l'évidence que nous ne pouvons pas rester dans une situation intenable, il est clair que, sur tous les plans, le concept d'union méditerranéenne nous ouvre d'immenses perspectives.

En premier lieu, l'union peut apporter la paix et, en particulier, la paix sur nos propres territoires actuellement menacés par le terrorisme et bousculés par l'agitation communautariste des banlieues.

Sur le plan économique, l'instauration d'une grande zone structurée de prospérité ouvrirait d'immenses marchés aux entreprises du nord dans tous les domaines des équipements publics, des outils industriels, des télécommunications, tandis que le sud bénéficierait de transferts technologiques et pourrait aussi profiter de notre savoir-faire politique et administratif.

Nous avons un immense marché pour nos produits à nos portes et il est tout de même plus aisé, du point de vue logistique et linguistique pour un industriel français de vendre au Maroc ou en Algérie qu'en Chine ou en Inde.

Malheureusement, nous constatons aujourd'hui le paradoxe d'une influence de plus en plus massive de la Chine en Algérie. J'ai pu moi-même constater par ailleurs le fait que l'incurie de nos industriels du médicament et l'habileté des grandes firmes pharmaceutiques indiennes menaçaient notre position dominante dans ce secteur en Algérie.

Les pays du nord confrontés à une extrême crise démographique, que l'on pourrait appeler « le choc de la vieillesse », n'auront d'autre issue que l'immigration laquelle ne peut se faire qu'en provenance de pays susceptibles de former utilement et à bon niveau des candidats à l'immigration et avec lesquels le climat sera politiquement et culturellement apaisé.

On voit bien que si la situation actuelle est très négative et intenable, les avantages que les uns et les autres pourraient tirer d'une forte politique d'union seraient considérables et d'autant plus déterminants que nous avons un besoin pressant les uns des autres.

IV. Des stratégiques multiples, complexes et évolutives

Le Président de la République a évoqué parallèlement ou successivement bien des modèles pour le projet d'union méditerranéenne : l'alliance militaire type OTAN, le lieu de débat et de production de normes comme le Conseil de l'Europe, la réunion régulière de chefs d'Etat de type G8, l'institutionnalisation à l'image de l'Union européenne et enfin la mise en chantier de grands programmes de coopération sur les thèmes majeurs communs, comme l'Europe le fit à ses débuts sur le charbon, l'acier ou le nucléaire.

Aucune de ces approches n'est à écarter a priori, et aucune ne devra être privilégiée au détriment des autres, toutes doivent être détaillées avec soin, envisagées de manière planifiée, revue et corrigées en permanence en fonction des évènements.

La première grande réflexion à mener concerne la place et le rôle du monde anglo-saxon et de la Turquie dans l'union méditerranéenne.

S'agissant de la Turquie, il est évident qu'elle ne supportera pas l'idée que l'union méditerranéenne aurait été pensée pour lui offrir une substitution à l'Union européenne. Qu'elle que soit l'opinion que l'on ait sur les perspectives d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, il faut clairement affirmer qu'il n'y a aucune incompatibilité entre les deux, que plusieurs pays, dont la France, seront totalement engagés dans l'union méditerranéenne tout en étant des piliers de l'Union européenne, que l'union méditerranéenne aura, nous l'espérons, fortement progressé bien avant que la question de l'adhésion de la Turquie ait à se poser concrètement, ce qui est encore loin d'être le cas.

S'agissant du monde anglo-saxon, et prenant en considération aussi que la Turquie reste son plus fidèle allié dans la zone, que la flotte américaine représente probablement la plus grande force de toute la Méditerranée et que la Grande-Bretagne exerce encore une influence considérable paradoxalement dans le bassin oriental de la Méditerranée, il est évident que la construction de l'union méditerranéenne sera compromise dès la début si elle n'associe pas d'une manière ou d'une autre, non pas par la participation mais par la consultation et l'accord politique à la base, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.

Nous nous rendrions vite compte en prétendant éluder cette question, ou pire en voulant faire de l'union méditerranéenne un nouveau front anti-américain à quel point cette influence peut faire échouer tout le projet ou le réduire à une peau de chagrin.

Nous avons pu mesurer cruellement à quel point même un pays comme le Maroc pouvait être soumis à la pression américaine et il faudrait être complètement naïf ou ignorant pour contester l'aspect politique déterminant du choix aéronautique du Maroc en faveur des Etats-Unis et au détriment de la France en ne l'attribuant qu'à des raisons techniques ou financières ou aux dysfonctionnements, même s'ils sont évidents, d'une diplomatie particulièrement légère et inorganisée.

L'expérience enseigne aussi qu'un aussi vaste projet, s'il n'est pas très fortement charpenté, peut tourner court, se réduire à la répétition stérile de happenings diplomatico-mondains, ou à la sécheresse technocratique de programmes d'aide à la coopération.

Le dialogue euro-méditerranéen de l'Union européenne nous donne un excellent exemple du second, les sommets de la francophonie ou les sommets France-Afrique de belles caricatures du premier.

A y bien réfléchir, trois chantiers fondamentaux pourraient être ouverts concurremment sans préjuger d'une perspective institutionnelle à moyen et long terme.

La mise en place, en premier lieu, de très vastes programmes de coopération et d'action un peu à la manière de l'Europe des débuts aurait des effets très concrets sur le plan économique et social, serait bénéfique des deux côtés et mettrait en exergue les immenses avantages de ce partenariat.

Au moins six domaines pourraient être privilégiés dans un premier temps.
L'eau, où les anciennes traditions du sud et les remarquables savoir-faire du nord pourraient s'unir utilement, l'énergie sous toutes ses formes, y compris l'art de l'économiser, l'agriculture, et les équipements publics sont les secteurs les plus évidents.

Deux autres paraissent, à bien des égards, stratégiques : le savoir-faire dans les managements publics et privés ainsi que la culture démocratique et le nucléaire civil.

Coopérer sur un pied d'égalité signifie aussi que nous devons partager avec le sud notre maîtrise des outils de demain ainsi que la culture démocratique et celle du management. S'agissant du nucléaire, s'il faut coopérer sur les technologies civiles d'aujourd'hui, il faudra peut-être aussi imaginer ne pas laisser le sud de la Méditerranée à l'écart de la perspective la plus féconde à long terme, c'est-à-dire le programme Iter.

Une seconde démarche stratégique s'impose dans les domaines intellectuel, scientifique et universitaire. On ne peut se contenter de rappeler que les fondements de notre démarche scientifique occidentale nous viennent de la civilisation arabe et d'enseigner à nos enfants qui croient les mathématiques d'essence occidentale que celui qui a donné son nom à l'algèbre n'était ni breton, ni irlandais mais persan écrivant en arabe, notamment un traité intitulé « Al-jabr wa'l-muqabalah »

La coopération universitaire et celle des instituts de recherche doit prendre une tout autre dimension allant entre autre jusqu'à créer des programmes Erasmus méditerranéens qui pourraient d'ailleurs utilement s'appeler Avicenne ou Al-Khawarizmi, le mathématicien cité plus haut.


Dans nos propres pays, en particulier en France, il faudra bien faire l'effort de sortir l'Arabe, voire les langues berbères de leur ghetto : l'enseignement en est ridicule dans un pays comme le nôtre où cinq millions de personnes sont descendants de locuteurs de ces langues ou les pratiquent encore eux-mêmes à un certain niveau.

Seule une très forte volonté politique, au sommet, avec des moyens importants à la base, peuvent donner la dimension adéquate à cet enjeu intellectuel, scientifique et culturel.

Il ne s'agit pas de se contenter de tout ce qui a été fait jusqu'à présent, même si ce n'est pas négligeable, mais de considérer à pied d'égalité l'ensemble des grandes universités du monde méditerranéen qui d'ailleurs le méritent souvent.

La troisième démarche stratégique est évidemment la recherche d'une alliance de paix, c'est-à-dire clairement d'une alliance régionale de sécurité collective. Il reste aujourd'hui dans tout le pourtour méditerranéen une zone de conflit au retentissement planétaire considérable mais à l'importance géographique limitée : Israël et la Palestine.

L'union méditerranéenne pourrait d'ailleurs contribuer à reclasser utilement ce conflit au niveau régional et non plus planétaire. Il reste également des zones de tension entre pays riverains, Algérie et Maroc, ancienne Yougoslavie par exemple, qui pourraient trouver dans le cadre de l'union méditerranéenne l'échelle adéquate pour la recherche de solutions pacifiques.

Ces trois démarches parallèles et en aucun cas concurrentes pourraient se développer dans un cadre institutionnel très léger mais néanmoins permanent comprenant classiquement la conférence régulière des Etats membres, au niveau ministériel suivant les secteurs, au niveau des chefs d'Etat une fois par an, avec un secrétariat général et quelques institutions spécialisées éventuellement répartis sur plusieurs sites au nord et au sud et enfin une assemblée parlementaire consultative.

Rarement une idée aussi forte aura été avancée. Rarement des perspectives aussi vastes auront été dégagées face à une situation de tension et de confrontation porteuse de tous les dangers.

Mais rarement aussi autant d'obstacles et de risques d'échecs se seront présentés devant nous.

La France initiatrice ne peut se lancer au hasard dans cette affaire et, au point où nous en sommes, un échec serait notre échec.

Le flou du projet est tout à fait normal à ce stade mais le calendrier nous impose une préparation minutieuse, planifiée et détaillée de toutes les hypothèses et des pistes ouvertes quitte à n'en privilégier aucune, quitte à accepter des implications variables selon les Etats dans les différentes démarches, quitte à se montrer souple pour modifier les stratégies au fur et à mesure.

Le calendrier imposé, quelques mois nous séparant d'une grande réunion, nous fait courir un risque considérable mais nous oblige à la préparation et à l'action. Cette préparation doit mobiliser bien au-delà de quelques diplomates spécialisés ou de quelques technocrates qui auront tôt fait de réduire une grande idée à ce que j'ai décrit précédemment et que nous ne connaissons que trop.

La mobilisation est d'abord intérieure. Elle doit s'étendre à la classe politique, nationale et décentralisée de gauche, de droite et du centre, aux entreprises, aux universités et même aux militaires.

Nous ne pouvons arriver à la conférence sur l'union méditerranéenne sans que l'ensemble des forces vives de la nation n'aient donné sur le sujet le meilleur d'elles-mêmes. C'est à ce prix que le défi lancé par le discours de Tanger sera relevé par la nation.

Jeudi 13 Décembre 2007

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