Les enchères truquées de Francis Mer

Tribune parue dans LIBERATION du 3 décembre 2002

L'Etat a vendu sa part de capital du Crédit Lyonnais, au mépris de la démocratie



En moins de deux jours, un 10ème du capital de la 4ème banque française a été vendue par le Ministre des finances sans aucune consultation, sans appel d’offre digne de ce nom, presque en « mano a mano » sous une table. La mise en vente de 10,9% du capital du Crédit Lyonnais a été annoncée furtivement vendredi soir, les offres ont été déposées précipitamment samedi entre 3 et 6, et le résultat des enchères présumées a été asséné dimanche après midi. Pourquoi réaliser le week-end, presque en catimini, une opération d’une telle envergure ?
La vraie explication de cette vente précipitée à l’encan, c’est que l’État actionnaire n’est soumis à aucun contrôle institutionnel en France. Le pouvoir exécutif regarde comme une de ses multiples compétences exclusives l’intervention dirigiste et centralisée sur l’économie, une sorte de survivance de la gestion des domaines royaux. L’ensemble des richesses de l’État est ainsi géré par une poignée d’agents au Ministère des finances, irresponsables politiquement et sans contrôle institutionnel d’aucune sorte. Ni l’Assemblée nationale, ni aucune autorité de justice n’ont leur mot à dire. Il s’agit du bien public, de l’intérêt public, de la richesse commune, et pourtant lorsque qu’un ministre des finances décide unilatéralement qu’il veut vendre une partie des biens de la communauté, il n’en répond devant aucune instance de représentation nationale. C’est comme cela d’ailleurs que la liquidation de Thomson Multimédia a failli se faire pour « un franc symbolique » sous le précédent gouvernement de droite… gestion des biens publics ô combien pertinente, puisque que l’entreprise est aujourd’hui valorisée à 5,4 milliards d’euros.
Il est d’ailleurs désespérant de voir que l’exécutif du régime a systématiquement été associé à une certaine doctrine en matière de nationalisations – privatisations : l’idéologie présidentielle est passée du « tout État » en 1981 au « bradage général » en 1986, pour finalement décréter un « ni-ni » incompréhensible économiquement au tournant des années 80-90. Il est vrai que les grandes braderies ont souvent eu lieu sous des gouvernements de droite, empressés de vendre aux plus offrants les quelques outils encore disponibles de régulation économique.
Il est peut être encore plus désespérant de constater que cette saga est ponctuée de liaisons contre nature entre les gestionnaires publics chargés de l’achat ou de la vente et des dirigeants privés qui profitent des périodes de soldes du bien commun. L’exemple de ce week-end n’échappe pas à la règle, et ce genre d’opération paraît appelé à se répéter tant qu’il restera des bijoux de famille à liquider pour boucler les fins de mois de ce gouvernement.
Le plus grave est que l’absence totale de contrôle démocratique sur cette gestion irresponsable des biens publics par le pouvoir exécutif est parvenue, au cours des 20 dernières années, à décrédibiliser complètement l’engagement de l’État dans l’économie. La porte d’une « révolution libérale » en France a été progressivement ouverte par les institutions colbertistes de la Vème République. Et aujourd’hui, c’est le gouvernement Raffarin qui donne le coup d’envoi à une bataille de chiffonniers sur le marché bancaire, démissionnant de son rôle de régulateur, abandonnant les consommateurs dans l’arène du marché libéral.
Au total, cette vente de la participation de l’État dans le Crédit Lyonnais se fait au mépris de toutes les règles démocratiques, au mépris de toutes les règles de bonne gestion publique et même au mépris du bon fonctionnement du marché. L’opacité de la vente ouvre la voie à tous les soupçons. Certes, l’opération paraît largement gagnante pour l’État. Peut-être même un peu trop, à vrai dire. BNP-Paribas a payé 58 € une action qui n’en valait que 39 € à la clôture du marché vendredi soir, soit près de moitié plus. Lorsqu’on analyse les rachats de participation dans des banques européennes sur les deux dernières années, on constate que jamais un tel surcoût n’a été atteint. Et dans la conjoncture actuelle des banques (augmentation des provisions pour dépréciation d’actifs, diminution du produit net bancaire), ce « cadeau » fait à l’État a de quoi surprendre, et ce en dépit des propos rassurants sur « la valeur de cette opportunité exceptionnelle ». L’absence de muraille entre intérêts du pouvoir exécutif et intérêts privés d’anciens hauts fonctionnaires n’est pas vraiment de nature à rassurer sur la transparence de l’opération. Ce prix très au-dessus du prix de marché n’est-il pas le signe d’un accord plus étendu qu’un simple appel d’offre ? Un regard bien veillant de Bercy sur la future montée de la BNP dans le Crédit Lyonnais, par exemple ? Dans son édition du 25 novembre 2002, le Financial Times estime d’ailleurs que seul un objectif de prise de contrôle du Crédit Lyonnais par BNP Paribas peut justifier une prime de 50% sur le dernier cours coté . Et, in fine, la rentabilité du placement dépend de « synergies » entre les banques, autrement dit de la suppression de plusieurs milliers d’emplois.
La droite prétendument libérale s’empêtre ainsi dans ses contradictions : elle défend le marché, mais sous condition qu’il puisse servir les intérêts de quelques entreprises privées ou d’amis personnels du pouvoir. Les intérêts du citoyen-consomateur, qui s’est déjà vu sommé de renflouer le Crédit Lyonnais (mis à mal par la tutelle ministérielle) et qui paiera au prix fort la concentration du paysage bancaire en France, ces intérêts là pèsent bien peu face à l’interprétation du libéralisme décliné par la droite française. Ces intérêts là n’ont aucun moyen de se faire prévaloir au sein de nos institutions républicaines actuelles. Ces intérêts là, ce sont ceux de la démocratie et de la République. Ils sont évalués à 2,2 milliards d’euros par M. Mer.

par Arnaud Montebourg, député socialiste de Saône et Loire
Yves Cochet, député vert de Paris Paul Giacobbi, député radical de gauche de Haute Corse Jean-Pierre Brard, député apparenté communiste de Seine Saint Denis


Jeudi 5 Décembre 2002

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