Le transfert de compétences doit aller jusqu'au droit de légiférer

Le 10 mars, à l'Assemblée de Corse, vous avez rompu avec Emile Zuccarelli et la majorité des radicaux de l'île pour vous prononcer en faveur d'un statut d'autonomie. Pourquoi ?



- Ce n'est pas le 10 mars que je me suis prononcé pour cette évolution claire et forte vers une vraie autonomie, à l'image de ce que connaissent la plupart des régions d'Europe. J'avais affirmé cette nécessité d'une modernisation au mois d'août 1998, lors d'un colloque, aux îles Aland [Finlande], sur les autonomies insulaires, qui a eu un grand retentissement en Corse.

" Je ressens dans l'opinion publique un courant favorable à la position que j'ai prise. Les sondages montrent que l'opinion insulaire est très majoritairement favorable à l'autonomie. Quant au Parti radical de gauche, il accueille plus que favorablement mes propositions. D'ailleurs, l'opposition farouche des défenseurs du statu quo à toute idée de consultation montre de quel côté penche une large majorité des citoyens...

" Depuis le 10 mars, certains opposent les républicains d'un côté, les autonomistes de l'autre. Ceux qui souhaitent la décentralisation la plus poussée seraient des antirépublicains, des ennemis de la France. Ce discours est dangereux et la marque d'une grande ignorance. On peut être républicain, très attaché à la cohésion de la France, et avancer résolument dans la voie de la décentralisation la plus poussée.

" Cette voie-là n'est pas l'exception dans les grandes nations d'Europe ; elle est la règle. L'Allemagne est fédérale. Avec la dévolution de l'Écosse, la Grande-Bretagne revient sur l'acte d'Union. L'Italie a donné, il y a cinquante ans, l'autonomie la plus large à cinq grandes régions, et chacun connaît la vitalité de la régionalisation de l'Espagne. Qui oserait dire que nos voisins allemands ou anglais sont menacés d'éclatement et que leurs régions ont emprunté le "toboggan de l'indépendance" ? Le sur-mesure est plus réaliste.


Quelle forme d'autonomie revendiquez-vous pour la Corse ?

- Tout simplement le droit commun des régions de l'Europe, non seulement des îles, mais aussi des territoires qui ont une histoire, une culture et une langue vivante particulière.

" L'autonomie, c'est d'abord la décentralisation la plus large, par blocs de compétences, pour toutes les questions qui sont, à l'évidence, davantage du niveau local que du niveau national. Dans le domaine du patrimoine, de la culture et de la langue régionale, de l'aménagement du territoire et du développement économique, le transfert de compétences doit aller jusqu'au droit de légiférer.


Votre texte, qui ne faisait mention ni de la reconnaissance du peuple corse ni d'une demande d'amnistie, avait pourtant le soutien des nationalistes. Pourquoi ?

- Le refus de ces notions répond à mes convictions profondes. Cela ne veut pas dire que les nationalistes renoncent à leurs idées mais, plutôt, qu'ils acceptent de s'inscrire dans une démarche démocratique positive. En droit international, la reconnaissance juridique d'un peuple est l'étape décisive qui conduit à l'indépendance. Je n'accepte pas que l'on feigne de croire qu'il s'agit d'une notion anodine.

- Lionel Jospin lui-même, au moment du statut Joxe, y était favorable...

- Preuve que même les gens remarquables peuvent se tromper !

Deux motions, adoptées par vingt-six et vingt-deux voix, ont été transmises à Matignon. Faudra-t-il n'en retenir que le plus petit commun dénominateur ?

- Il faudra bien que chacun se détermine. Le contact des "vingt-six" avec l'opinion publique, après le vote du 10 mars, a été pour eux une douche glacée. Depuis, j'entends jouer le grand air des regrets et la cantate des justifications dans les rangs des adversaires de l'autonomie. La plupart ne semblent ni fiers ni sûrs d'eux. Certains reviennent explicitement sur leur vote ; d'autres appellent à une synthèse. Je crois que le travail de décantation politique de M. Jospin n'est pas encore achevé. Et que, puisqu'il y a trouble, le meilleur moyen de trancher est de poser la question au peuple par voie de référendum.

- Quelle question ?


Le Parlement pourrait permettre de poser une question du genre : "Souhaitez-vous que la Corse bénéficie d'un statut d'autonomie dans le cadre de la République française ?

- Certains craignent qu'une telle consultation, limitée à l'île, n'institue de fait le peuple corse.
- C'est un prétexte pour ceux qui craignent que les Corses ne puissent démocratiquement s'exprimer sur leur future organisation administrative et politique. Le référendum organisé dans une commune pour régler des problèmes locaux institue-t-il un peuple à chaque fois qu'il est pratiqué ? Le gouvernement a choisi de le faire pour Mayotte sans, pour autant, que cela constitue une évolution vers l'indépendance.


Pensez-vous que M. Jospin cherche aussi à gagner du temps jusqu'à l'élection présidentielle ?

M. Jospin n'a pas ce genre de préoccupation, mais il ne dissimule pas les responsabilités, notamment celle du président de la République dont le comportement sera déterminant. La Corse est trop importante dans la République, l'enjeu de la paix et l'exemplarité pour l'évolution de la décentralisation sont trop essentiels. J'espère que le deuil du préfet Erignac est encore trop sensible pour que personne, au Parlement, au gouvernement ou au-delà, ne veuille faire de ce débat un enjeu électoral.

Vendredi 29 Novembre 2002

Les dernières revues de presse

Le Député du Jour - 03/04/2009

Diplomatie moribonde - 12/09/2007