Le français, religion d'Etat ?

par Bernard Cerquiglini, professeur à l'université Paris-VII-Denis-Diderot, délégué général à la langue française et aux langues de France.
LE MONDE 25.11.03





L'histoire du français est celle de la construction, multiséculaire, d'une langue conçue comme homogène en son essence, unitaire dans son ambition politique : un monolinguisme institutionnel. Il est certes fictif (la France fut toujours, et est encore, plurilingue), mais cette fiction a puissance de mythe : elle dit le sens du monde en rassemblant une communauté. Il s'agit bien d'une institution : la langue française est un bel exemple d'artefact (elle y trouve sa noblesse) ; elle fut instituée.
Au nombre des raisons, qu'on nous permette d'avancer tout d'abord une hypothèse sans doute audacieuse ; elle relève d'une sorte de psychanalyse des élites françaises cultivées. Fille aînée de l'Eglise, la France eût désiré le titre de plus digne héritière de la langue sacrée, le latin. Très tôt on sentit, puis on comprit, qu'il n'en était rien.
Si l'on classe les langues romanes selon leur proximité avec la langue mère, le français, langue profondément germanisée, occupe à coup sûr le dernier degré d'éloignement. Enfant bâtard d'une mère insouciante et volage ? Il convenait alors de compenser cet abandon en latinisant l'idiome à outrance : orthographe étymologique dès la fin du Moyen Age, création par calque d'un abondant vocabulaire savant à partir de la Renaissance, codification stricte de la syntaxe à l'époque classique.
Le français est un latin de désespoir. Et de dépit : la mère fut aussi marâtre, qui osa donner naissance, en Gaule même, à deux fils : le français et l'occitan. Il était douloureux de penser que l'issue du latin en France fut double, que deux langues se partagèrent le territoire, également nobles et prestigieuses, également aptes à régner. La dualité linguistique ne semble pas renvoyer, dans l'inconscient des élites, à l'abondance, mais à l'abandon ; elle est liée au manque, à la filiation rompue, à la trahison.
La "nécessité d'exterminer les patois" (abbé Grégoire) trouve ici quelque motif obscur, mais puissant. Il fallut par suite éliminer très tôt ce jumeau prétendant, porte-bannière des langues rivales. L'occitan, c'est un peu le Masque de fer.
Les raisons politiques sont bien connues. L'intérêt que l'Etat français, qu'il fût royal, impérial ou républicain, a porté à la langue est une constante : édit de Villers-Cotterêts, fondation par Richelieu de l'Académie françoise, lutte de la Convention contre les dialectes, politique scolaire de la IIIe République, etc. Ce récit linéaire d'une lente adéquation de la langue à l'Etat centralisateur ne saurait cependant expliquer à lui seul la puissance et les effets de ce monolinguisme. Que la République, système politique, possède une langue officielle, est parfaitement légitime ainsi qu'éminemment nécessaire ; il ne s'ensuit pas que la France doive abjurer son plurilinguisme. Hâtant le processus, deux crises politiques majeures ont en fait accouché du monolinguisme institutionnel.
Le récit habituel de l'épisode révolutionnaire est par trop simple. La politique linguistique de la Révolution résulte d'un choix : l'inéluctable n'était qu'une option, retenue pour des raisons que l'on peut regretter, mais qu'il faut comprendre. De janvier 1790 à juillet 1793, les révolutionnaires ont tenu compte du plurilinguisme, dont l'enquête de l'abbé Grégoire montrait l'étendue en France. La souveraineté nationale doit comprendre ce que vote sa représentation : on a donc traduit en langues régionales la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ainsi que les grandes lois. La rupture de l'été 1793 provient des difficultés de la traduction (coût, inexpérience, ampleur de la tâche), de la guerre aux frontières (le rapport Barère fustige les langues régionales périphériques, soupçonnées de complicité), de la guerre civile (les Vendéens s'accrochent à leur patois, comme à leurs nobliaux), de la Terreur enfin, qui voit des espions partout, surtout quand elle ne comprend pas.
L'ancienne difficulté à accepter l'autre dans la langue se redouble de l'empressement à l'unité nationale des cœurs et des parlers. On entre alors, pour longtemps, dans l'ère du soupçon. Afin qu'elle comprenne la loi prise en son nom à Paris, la souveraineté nationale devra désormais apprendre le français (exigence légitime) ; mais il lui faudra désapprendre sa langue maternelle. Une conjoncture historique brève et dramatique a ainsi étendu l'unicité et l'indivisibilité de la République au domaine du langage. Cette contradiction circonstancielle à l'article 11 de la Déclaration des droits (qui fonde la liberté d'expression) a pris figure de postulat républicain.
Le monolinguisme fut coulé dans le bronze par une seconde crise, moins reconnue mais également puissante. La défaite de Sedan fut pour la République une naissance douloureuse. Il importait de reconstruire la patrie amoindrie, en la fondant sur la République, et celle-ci sur l'école. "L'école de Jules Ferry" eut pour tâche prioritaire, grâce à ses instituteurs, d'achever l'institution du français, véhicule du sentiment national et de l'attachement à la République.
On conçoit également que l'interdiction des patois y ait été prononcée. C'est dans ce contexte que naquit la légende du francien, source étatique et parisienne de la langue nationale, splendide anachronisme qui justifie un privilège en énonçant un destin.
On admet très généralement que le français national provient du dialecte (le francien) de l'Ile-de-France, région de Paris, promu "dialecte du roi", et dont l'expansion a suivi le développement de la royauté. Cette idée vraisemblable (étant donné le rôle de l'Etat en matière de langue) et simple a le seul défaut d'être erronée. Il est aisé de la réfuter : ainsi, l'Ile-de-France au Moyen Age n'eut pas de dialecte propre (le terme francien fut l'invention des grammairiens républicains de la fin du XIXe siècle). L'étude de ce grand récit de la Genèse est révélatrice : on y découvre l'idéologie centralisatrice par anticipation, le sentiment confirmé que la langue est chose de l'Etat, l'éloge à la Vidal de La Blache du caractère tempéré de l'Ile-de-France (le francien est un dialecte... non dialectal !), la défense jacobine de Paris, le mépris des patois, le désir que la pureté de la langue française coule de source. D'une source parisienne, unique, pure : au commencement était le verbe, chéri par le Prince, et ce verbe était parisien.
Ce monolinguisme institutionnel semble bien avoir pris rang et fonction de religion d'Etat, par déplacement du sacré, dans le temps que l'Etat se laïcisait. Religion monothéiste, qui reconnaît un seul dieu : la langue française ; religion du Livre (LE dictionnaire, tenu, contre toute évidence, pour infaillible et immuable) ; religion prosélyte, comme toutes les religions du Livre : on sait l'ambition internationale du français, le messianisme quasi constitutif de cette langue, l'ardeur diplomatique en la matière, les succès éclatants (la francophonie), les revers.
Mais on comprend, par suite, la difficulté à toucher au dogme. La moindre réforme orthographique (depuis le XVIe siècle, toujours proposée par des protestants !) déclenche une tempête ; la féminisation des noms de métier, légitime et réussie, a lancé les censeurs contre... l'usage généralisé ; les termes nouveaux proposés pour remplacer des anglicismes opaques reçoivent eux-mêmes un accueil amusé au mieux, hostile souvent : le terme logiciel, qui a parfaitement supplanté software, fut lancé malgré l'avis des puristes...
On s'explique également la surdité française envers les langues, pas seulement étrangères. La France possède le plus riche patrimoine linguistique d'Europe ; qu'elle doive le protéger, comme on le fait des autres patrimoines, tombe sous le sens ; mais il est aussi d'excellente politique d'en tirer profit. En valorisant des compétences (flamand, francique, catalan, etc., aident ainsi au développement transfrontalier) laissées jusqu'ici dans l'indifférence ou le mépris.
Le français est désormais universel en France ; il n'a jamais été autant parlé ni écrit dans le monde ; l'attachement que ses locuteurs lui portent est profond. Il serait temps de se déprendre d'un amour sacré et d'une dévotion jalouse. "Français, encore un effort...". A cet égard, les récentes Assises nationales des langues de France, tenues à l'initiative du ministre de la culture, chargé des patrimoines, ont surpris par la qualité sereine des débats ; on peut les lire comme les prémices d'une laïcisation de la question linguistique.

* Le Centre international d'études pédagogiques organisait les 24 et 25 novembre à la Sorbonne son Ve Forum : "Le culte de la langue, une passion française". Le texte de Bernard Cerquiglini est un résumé de sa communication ; celui de Renaud Camus un extrait de son intervention.

Jeudi 27 Novembre 2003

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