Le G20 et les princes de la finance

Contribution de Paul Giacobbi au débat sur le G20



Au Moyen-Age, l'élément le plus déterminant pour apprécier le degré de souveraineté d'un prince était son droit de battre monnaie. Au fur et à mesure que la monnaie scripturale – les billets de banque – puis la monnaie purement électronique, sont devenues prédominantes, le pouvoir d'émettre la monnaie est passé presque intégralement aux banques. Les Etats ont abdiqué progressivement leur pouvoir régalien dans ce domaine à des banques centrales de plus en plus indépendantes du pouvoir politique ou à des autorités de contrôle, elles aussi parfaitement indépendantes et dont le moins que l'on puisse dire c'est qu'elles n'ont rien contrôlé du tout et même pas été capables de lancer des avertissements sur le risque d'éclatement de la plus grande bulle financière de l'histoire.

S'il n'est pas en soi choquant qu'à l'instar de la sidérurgie ou de l'informatique, la banque soit entièrement aux mains du secteur privé, il est en revanche hallucinant qu'une activité aussi déterminante pour nos économies et même pour le destin de nos populations échappe à ce point au pouvoir politique que le plus puissant chef d'Etat du monde en soit réduit à plaider la cause de la réglementation bancaire chez les banquiers eux-mêmes, à Wall street, avec moins de chances d'être approuvé par cette assemblée financière que de voir le Congrès des Etats-Unis voter pour son projet d'assurance maladie.
Le paradoxe est d'autant plus grand, au-delà de la tradition régalienne du pouvoir d'émettre la monnaie, que jamais les banques n'ont eu aussi peu de raisons de rejeter la réglementation et les Etats n'en ont eu autant de l'imposer.
Très rares en effet sont les banques qui n'auraient pas fait faillite au cours des deux dernières années si leur capital social n'avait été renfloué par l'argent des Etats, si leurs bilans n'avaient été mis sous une perfusion gratuite de crédits par les banques centrales et si on les avait obligé à provisionner l'ensemble de leurs actifs illiquides.
Face au président Obama à Wall street, il n'y avait guère d'établissements bancaires qui n'aient bénéficié massivement de ces fonds publics, c'est-à-dire qu'il s'est adressé en fait à des banques virtuellement nationalisées.
Le fait qu'aujourd'hui ces banques relèvent la tête, non pas du tout qu'elles aient compris la leçon ou qu'elles aient nettoyé leurs comptes, mais parce qu'elles bénéficient de l'immense avantage de se voir prêter à des taux nuls par les banques centrales et de pouvoir reprêter cet argent sous forme de bons du Trésor aux Etats à des taux finalement très élevés compte tenu d'une inflation nulle ou négative, ne change rien à l'affaire.
Comment croire d'ailleurs à la menace de M. Obama selon laquelle il ne serait pas disposé à sauver à nouveau un établissement bancaire dans n'importe quelle condition comme cela a été fait précédemment pour toutes les banques à l'exception de Lehmann Brothers ?
La planète financière et tous les commentateurs zélés se sont accordés pour fustiger Henry Paulson d'avoir laissé Lehmann faire faillite, faute par laquelle il est rendu responsable de la crise financière qui aurait commencé ce jour-là.
Outre qu'il est absurde de confondre les conséquences et les causes et de considérer qu'une crise remontant à l'été 2007, qui a permis dès le début 2008 à des personnalités indépendantes comme George Soros ou Charles R. Morris d'évoquer respectivement « la plus grande crise depuis cinquante ans » ou « The Trillion Dollar Meltdown », aurait commencé seulement en septembre 2008, il est évident que le consensus s'est désormais cristallisé dans la sphère politique pour empêcher la faillite d'une banque au point que l'on imagine maintenant des systèmes sophistiqués d'assurance destinés à fournir aux banques, en cas de crise et autant qu'il sera nécessaire, des instruments négociables de garantie de crédits comme l'on fait récemment les professeurs Caballero et Kurlat dont les idées semblent prospérer chez les banquiers centraux réunis fin août dans le Wyoming.
Nous nous trouvons donc dans un conflit nouveau dans l'histoire où s'opposent le pouvoir souverain des banques et celui des institutions démocratiques.
Bien entendu, les historiens attentifs savent que même dans un lointain passé, la puissance respective des souverains et des banquiers étaient plus équilibrées que l'on ne croit, comme l'attestent les rapport des Charles Quint et de Jacob Fugger, de Louis XIV et de Samuel Bernard ou l'ascension politique des banquiers Médicis. Mais jamais dans l'histoire une telle inégalité entre un pouvoir politique parfaitement légitime et un pouvoir bancaire d'autant plus illégitime du fait de ses excès et de sa faillite n'aura été aussi choquant qu'à la veille de ce G20.
Après des décennies de garantie absolue accordée aux banques qu'on les sauverait quelles aient été leurs fautes, d'une mondialisation financière qui a réduit à peu près à néant le pouvoir des Etats de contrôler les flux de capitaux, d'une dérégulation à outrance qui a permis par exemple aux banques américaines de prêter hors bilan et sans aucune obligation de respecter un ratio de fonds propres, bien plus qu'il ne figurait dans leurs comptes, et de cette redoutable doctrine du « bernankisme », du nom du président de la Fed, selon laquelle il n'y a d'autre thérapeutique pour prévenir la crise que d'injecter sans limite des crédits à taux nuls au profit des banques, ce G20 est peut-être une des dernières occasions pour les chefs d'Etats de reprendre la main au nom des peuples qui les ont démocratiquement élus.
Faute de quoi, la conférence de Pittsburgh ressemblera à une abdication des souverains démocratiques au profit des princes de la finance.

Mercredi 30 Septembre 2009

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PADDUC - 18/11/2011