La Corse, entre ombre et lumière

Article de Paul Giacobbi paru dans Tribune socialiste décembre 2003.



Longtemps, les gouvernements ont traité les problèmes de la Corse en dehors de toute transparence démocratique, allant jusqu'à négocier discrètement avec les forces les plus obscures, leur accordant subsides et immunités en échange d'un apaisement toujours relatif et éphémère.

On se souviendra des visites réitérées de troubles individus chez le ministre de l'intérieur Charles Pasqua qui, par ailleurs, prétendait faire respecter les lois ! Cette obscurité, ce n'est assurément pas ce que l'on a pu reprocher au gouvernement de Lionel Jospin et surtout au ministère de l'intérieur Daniel Vaillant !

La lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée est devenue, depuis ce moment, un objectif systématique dont les résultats se font ou se feront sentir à moyen terme.
Toutefois, depuis l'arrivée au pouvoir de M. Raffarin à Matignon et de M. Sarkozy au ministère l'intérieur, le gouvernement a voulu faire de la Corse un élément fort, pour ne pas dire phare, d'une politique générale de communication où le "faire savoir" tend à prendre le pas sur le savoir-faire.

Avec un aplomb remarquable, le gouvernement s’est s'approprié d'emblée la construction politique issue des accords de Matignon, de même que l’action entreprise, sur le moyen terme, en matière d'application des lois.

Concernant la construction politique des accords de Matignon, on croirait aujourd'hui, à l’entendre, que le programme exceptionnel investissement dont bénéficie la Corse ou les transferts de compétences issus de la loi du 2 janvier 2002, sont des initiatives de Nicolas Sarkozy alors même que ces avancées remarquables sont incontestablement le fait de Lionel Jospin qui n'en fut pas moins crucifié pour cela, en son temps, et crucifié d'ailleurs par ceux qui aujourd'hui se sont appropriés, sur ce point, son oeuvre.

II est non moins étonnant de voir, contre toute vraisemblance, le gouvernement réécrire le fil des évènements en matière d'application des lois. On en oublierait presque, dans ce contexte, que les responsables présumés de l'assassinat de Claude Erignac ont bien été arrêtés sous Lionel Jospin, lequel suivait personnellement et de très près cette recherche, n'oubliant pas, au passage, qu'il fut, il y a fort longtemps, le camarade et l'ami de la victime.

De même, faut-il rappeler aujourd’hui que la mise en place d'une traque systématique de l'un de ses responsables présumés est à mettre à l’actif de Daniel Vaillant même si le succès final n'a été obtenu que sous son successeur. Mais, au-delà de ces appropriations politiques, force est de constater que la Corse est devenue un objet médiatique et que cette tendance manipulatrice s'est fortement accentuée depuis le 6 juillet 2003.

De récentes déclarations vont évidemment dans ce sens. Il y a quelques jours, c'était le "sommet", du FLNC qui était atteint. Cette annonce ne peut que surprendre tous ceux qui connaissent la Corse ou qui ont simplement du bon sens. On ne peut parler de « sommet » à propos du FLNC où il n’y a que des bas-fonds. En outre, concevoir qu'une organisation aussi désordonnée n'aurait qu'un seul chef relève, à tout le moins, d'une certaine mauvaise foi. Enfin, imaginer que le dit chef supposé serait un jeune homme de 23 ans paraît singulièrement "naïf" pour reprendre une expression du ministre de l'intérieur. En réalité, ne soupçonnons pas la moindre erreur d'appréciation de sa part mais simplement le fait qu'il gère désormais ce dossier essentiellement en fonction de son autopromotion auprès de l'opinion publique nationale et, non plus, en fonction de ce qui est bon pour la Corse.


Il y a peu, les incidents de Luri ont montré, eux aussi, cette singulière capacité à transformer et à utiliser les événements. Il ne faut naturellement pas minimiser, ni banaliser, de tels actes qui ont porté atteinte, à travers une gendarmerie, à l’ensemble de ce grand service public national. J'ai personnellement et publiquement condamné de manière très ferme de tels actes.

Cependant, cette attaque de Luri est à mettre en parallèle avec les agressions similaires contre les forces de l’ordre qui se produisent à répétition, ces temps derniers, dans l'ensemble de la France.

Quels sont les faits ?
Le 4 septembre 2003, une bouteille remplie d'une substance inflammable ménagère avec un embout textile est allumée et jeté dans la cour de la gendarmerie de Luri sans faire réellement de dégâts. Dans le même temps, un désherbant bien connu est répandu sur le modeste jardin potager cultivé par les soins du chef de gendarmerie. Aussitôt après, cette affaire est curieusement montée en épingle et considérée comme d'une extrême gravité. Elle reçoit un traitement médiatique véritablement exceptionnel au point de craindre que l'on ne finisse par parler, à propos du Round Up sur les tomates du chef de gendarmerie, d’une utilisation terroriste d'une arme chimique.

A quelques jours d’écart, la gendarmerie d'Angerville dans l'Essonne subissait une attaque nettement plus violente, tandis que, plus tard, le poste de police de Pau était totalement détruit par quinze personnes cagoulées et armées. Si les médias ont peu parlé de Pau, ils ont à peine mentionné Angerville mais rien de comparable avec le psychodrame national qui a été orchestré à Luri.

En définitive, dans l’affaire de Luri, on a déferré devant un juge antiterroriste des jeunes gens qui, à l'évidence, devaient être jugés par un tribunal correctionnel. Le juge antiterroriste a dû constater son incompétence et demander le renvoi devant un tribunal correctionnel.

Mais, là encore, pour la Corse, le mal médiatique est fait. Il montre que ce qui compte désormais à propos de l’île, ce ne sont plus les événements mais leur exploitation.

Face à ces manipulations médiatiques, trop souvent imputables au gouvernement lui-même, l’opposition doit continuer à faire prévaloir l'intérêt général sur l'intérêt partisan, tant il est vrai que, dans une île comme la Corse, l'Etat n'a pas une position facile et que personne ne détient de solution garantie de succès.

Pour autant, ne nous abstenons pas non plus de pointer les erreurs commises et, plus encore, les manipulations lorsqu'elles sont avérées. Notre rôle d'opposants n'est pas d'empêcher un gouvernement de réussir face à une situation difficile. Ce gouvernement, qui s’inspire tant du travail de Lionel Jospin dans ce domaine, aurait d'ailleurs gagné à écouter les conseils du groupe socialiste, par exemple, pour la fixation de la date et des conditions d’organisation du référendum du 6 juillet dernier.

Il faut rappeler qu'à plusieurs reprises, par des amendements répétés et des prises de positions successives, notre groupe a demandé au ministre de l'intérieur de reporter le référendum, d’éviter la précipitation faute de quoi il prenait le risque d’un échec.

Entre l'ombre et la lumière, il faut certainement, à propos de la Corse, préférer la lumière mais la transparence démocratique n'est pas non plus la projection astucieuse de lumière destinée, non pas éclairer le citoyen, mais à lui donner en pâture un spectacle.
Nous espérons donc que l'on ne retournera pas à l'obscurité mais que désormais on maniera la lumière avec un peu plus d'objectivité.

Jeudi 27 Novembre 2003

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