La Corse en résistance

Intervention de Paul Giacobbi au colloque sur la Résistance en Corse qui a eu lieu, le 15 octobre 2003, au Sénat.



La Corse a été libérée en septembre 1943, il y a 60 ans.

Depuis, beaucoup de choses en Corse tournent autour du concept de libération.

Nous avons toujours un ou plusieurs fronts nationaux de libération de la Corse.

Je m’empresse de dire
- que je ne sais pas de quoi ils sont sensés nous libérer exactement,
- qu’ils n’ont rien à voir avec les fronts qui pouvaient exister au moment de la 2e Guerre mondiale et l’Occupation,
- et enfin que la seule chose dont nous ayons besoin d’être libéré depuis septembre 43, c’est précisément de l’emprise de ces fronts de libération là.

Il est très important, compte tenu de ces ambiguïtés de vocabulaire : libération, front national…de se remémorer cette date de la libération car depuis la Corse est certes libre mais également asservie par des gens qui prétendent la libérer.

L’intérêt de ce colloque est de faire le point avec une grande honnêteté sur les aspects très politiques de la libération de la Corse car rien n’est innocent.

En effet, la libération de la Corse a aussi été un champ important de luttes politiques, avant, pendant et après cet évènement.

Le rôle du Parti communiste, de la droite, des radicaux et de la gauche en général est un jeu qui ne visait pas à servir exclusivement l’intérêt général, le patriotisme et la volonté de lutter contre les occupants, en tout cas pour certains.

Mais, il constituait aussi le champ clos d’un certain nombre de rivalités d’acteurs qui pensaient déjà au lendemain.

Dans ce contexte très particulier, deux ou trois choses méritent d’être soulignées.

D’abord, la Corse est le premier département français libéré ce qui, dans l’historiographie française est occulté. Dans les ouvrages pourtant réputés sérieux, on ne trouve la notion de la libération de la France qu’à partir du 6 juin 44, date du Débarquement en Normandie.

Par conséquent, ce traitement lui-même met la Corse entre parenthèse ou à part comme l’Outre-Mer ou comme un intermédiaire entre l’Outre-Mer et la France métropolitaine.

C’est déjà très intéressant à noter dans l’esprit de l’époque.

D’emblée, pour une grande partie de la classe politique nationale, lors du vote des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, pour beaucoup de parlementaires, il est clair que la Corse est à part.

Tout se passe comme si la Corse avait une vocation naturelle à appartenir à une autre nation européenne, en l’espèce l’Italie.

A preuve, les réactions de Pierre Laval, interrogé par Paul Giacobbi, sénateur, qui semble considérer que l’on ne peut garantir son appartenance à la France, et ce malgré la patriotisme manifesté assez largement en Corse, notamment lors du « serment de Bastia ».

Cela entraîne du reste, pour cette raison et pour beaucoup d’autres, le vote négatif de Paul Giacobbi qui aurait été sans doute rejoint dans ce vote par Campinchi, si celui-ci avait pu être présent. Il était à bord du Massilia.

Deuxième élément : la libération de la Corse est à la fois un élément de la reconquête gaulliste mais aussi, il ne faut pas occulter - d’ailleurs ceci ressort très clairement de l’exposé de Mme Levisse-Touzé - le rôle joué par le Général Giraud.

Les corses s’en souviennent : ils ont donné son nom à un boulevard à Bastia.

Troisième élément : il est important de rappeler, y compris pour la période présente, que la Corse a été en grande partie libérée par les goumiers marocains auxquels nous avons tout récemment rendu hommage pour leur courage.

On sait qu’officiellement, il y a 15 000 marocains résidant en Corse. En réalité, le chiffre se situe nettement au-dessus autour de 20 à 25 000.

Or, on connaît les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien et les comportements souvent très racistes dont ils sont victimes de la part d’un certain nombre de nos compatriotes.

Il est donc utile de rappeler le rôle remarquable qu’ils ont joué dans la libération de la Corse et de considérer que s’il est des gens qui ont gagné de droit de résider en Corse, je considère que les marocains ont largement payé le prix du sang de ce point de vue.

Voilà quelques considérations qui fondent les particularités de la libération de la Corse, son caractère anticipé, son caractère spécifique à bien des égards.

Une autre leçon me semble devoir être tirée de ces évènements. Si l’histoire ne semble pas retenir la date du 9 septembre 43 par rapport au débarquement de Normandie, d’Italie ou de Provence, c’est que peut-être la Corse ne constituait à l’époque ou n’a jamais constitué un enjeu stratégique majeur.

Quand on interroge les corses sur leur île, beaucoup pensent qu’elle représente un enjeu fondamental mais j’ai le sentiment que dans l’histoire, à partir du XVIème siècle, elle est très loin d’avoir joué un rôle de premier plan.

Je fais référence, par analogie, à Chypre qui n’a jamais joué un rôle prépondérant non plus, du point de vue stratégique. Malgré tout, quand Chypre a été occupée par les britanniques, à l’initiative je crois de Benjamin Disraëli, on pensait que cette conquête constituait un évènement très majeur.

Il serait intéressant que l’histoire précise pourquoi on a souhaité libérer la Corse par anticipation.

Pensait-on que c’était tout simplement possible ou avait-elle une importance fondamentale ?

Quelle a été, par la suite, dans les années qui séparent la libération de la Corse et la fin de la 2e Guerre mondiale, de septembre 43 à juin 45, l’utilisation stratégique de la libération de la Corse ?

A-t-elle représenté un atout dans le cadre de l’offensive général des Alliés contre les forces de l’Axe ?

Personnellement, je ne le pense pas.

Il serait important de l’expliquer pour resituer le rôle de la Corse en général, hier comme aujourd’hui, et peut-être demain, de manière à calmer le fantasme d’une Corse, place stratégique essentielle dans la géopolitique européenne.

Enfin, tout ceci nous conduit à relever qu’en réalité, à cette époque comme aujourd’hui - je le dis avec un certain détachement, voire un peu de tristesse mais en même temps de l’objectivité - il n’est pas tout à fait possible de traiter la Corse avec sa situation géographique, son histoire et son identité spécifiques, exactement comme une partie moyenne du territoire national. On le voit bien à la lumière des évènements que nous venons d’évoquer.

La Corse est assurément française.

Elle occupe même dans le patriotisme national une place particulière car elle a forgé son identité française à travers l’aventure napoléonienne mais, plus sûrement, à travers les deux guerres mondiales, l’empire colonial et le rôle des corses dans la vie politique nationale et administrative en général.

L’identité française des corses ne fait pas de doute. C’est une identité française exacerbée d’autant plus que, paradoxalement, la situation, l’histoire et la réalité de l’île forgent une particularité par rapport à l’ensemble français.

Toutefois, on ne doit pas ressentir de trop grandes inquiétudes par rapport à ce décalage.

A mes yeux, il semble possible et souhaitable de conjuguer de fortes identités régionales avec un attachement profond à la nation et à la République.

On renforce le caractère patriotique français lorsqu’on s’exprime clairement en tant que citoyen de la Corse.

Mon père, qui avait connu la guerre et la Résistance sur le continent de manière extrêmement dure, avait coutume de résumer cela en disant : « je suis d’autant plus français que je suis corse et d’autant plus corse que je suis français ».

Les évènements qui ont conduit à la Libération sont peut-être très significatifs de ce rapport particulier extraordinairement français, plus français que d’autres à cet égard, précisément parce que pendant ces évènements le caractère français de la Corse était contesté, nié, anéanti.

Voila pourquoi ce colloque et les propos tenus étaient bienvenus, y compris à la lumière des évènements qui ont suivi, de la Libération de la Corse jusqu’à ce jour.

Mardi 21 Octobre 2003

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