L’Inde, partenaire incontournable pour la France



L’Inde, partenaire incontournable pour la France
La relation entre l’Inde et la France, au-delà des poncifs diplomatiques, est aujourd’hui paradoxale, marginale si on la compare à la fascination exercée par la Chine sur notre pays. Remarquablement forte et confiante sur le plan politique, bien plus que les français ne l’imaginent, elle reste en arrière de la main pour tout le reste, de l’économie à la culture, si l’on met à part les perspectives brillantes mais à ce jour non confirmées des grands contrats d’exportation des EPR d’AREVA et des Rafale de Dassault.
Outre qu’une alliance durable entre deux pays ne peut se fonder sur la seule vente de quelques grands équipements, force est de constater que le nucléaire et l’armement ne sont guère, par nature, ce qui fait rêver les peuples, tandis que ces immenses opérations n’en sont pas moins conçues comme des ventes et non comme des partenariats de long terme, tandis que les allemands entretiennent au quotidien avec l’Inde un véritable flux d’échanges industriels moins spectaculaires mais plus importants au total.
Certes, depuis ces dernières années, la présence de la France en Inde s'est intensifiée. 80% des entreprises du CAC 40 sont présentes en Inde et le nombre de ressortissants indiens venant étudier en France a considérablement augmenté (348 bourses ont été accordées par le gouvernement français à des Indiens en 2010, pour un budget d'1,06 million d’euros). Et pourtant, il est toujours utile en France de rappeler ce qu’est l’Inde, une des grandes négligées de notre savoir et de notre pensée nationale. Malgré la pesanteur persistante du régime social des castes et les poussées de fanatisme qui pervertissent encore trop ses sentiments religieux, l’Inde n’est pas par hasard ou par la seule vertu d’un héritage colonial la plus grande démocratie du monde (1,2 milliards d'habitants) dotée d’ailleurs depuis une décennie d’un système de votation électronique généralisé, le plus avancé et le plus fiable au monde. A l’époque où la France vivait la Saint-Barthélemy, l’empereur Akbar instituait l’égalité des religions dans la loi, tandis que des siècles avant la colonisation britannique, les affaires des communautés villageoises et des quartiers des villes en Inde se réglaient par des conseils élus, les Panchâyat, dont l’institution est encore la base de la démocratie en Inde.
Si le pouvoir monarchique l’avait osé, la France aurait pu jouer à la place de la Grande-Bretagne, un rôle majeur en Inde, mais il ne reste des aventures audacieuses d'une poignée de français qui ont marqué l’histoire indienne aux XVIIIème et XIXème siècles que le nom de quelques institutions, comme les collèges La Martinière, et qui sait en France que le plus grand et le plus respecté des grands industriels de l’Inde, le développeur de l’empire TATA, était né à Paris, élevé par une mère française et repose au Père Lachaise ?
C’est un deuxième rendez vous de l’histoire que la France a désormais avec l’Inde et il est encore bien plus évident que pour le précédent qu’il ne doit pas être manqué. L’Inde d’aujourd’hui n’est plus un terrain de conquête pour nos investissements, ni même un immense marché pour nos exportations, mais un partenaire majeur dont la puissance impressionne déjà et dont les perspectives sont clairement d’être la troisième économie du monde avant trente ans. Il faut donc tout autant être attentif au rôle que pourraient jouer les entreprises indiennes en France et les partenariats industriels que nous pourrions envisager sur notre propre territoire que de raisonner en termes d’exportations et d’investissements français en Inde et ce d’autant plus que beaucoup de nos entreprises sont fragilisées par la crise et sont, sans en être parfois conscientes, dans la cible de grands empires indiens, fondés sur la fortune d’un seul groupe familial et parfaitement indépendants des marchés et des banques.
Nous manquons cruellement du tissu de PME de taille suffisante pour aborder le marché lointain et complexe que constitue l’Inde, mais il nous faut définir, au-delà des grands contrats sur l’armement et le nucléaire, une véritable stratégie industrielle pour apporter à une nation comme l’Inde ce dont elle a le plus besoin qu’il s’agisse de toute la logistique agro-alimentaire, de la gestion de l’environnement ou des services urbains en général.
L’Inde subit aussi le goulet d’étranglement de son système éducatif, car si son enseignement supérieur destiné à l’élite, tributaire d’une sélection féroce, lui donne une excellence mondialement reconnue, les quelques milliers de diplômés qui sortent chaque année de ces très grandes écoles, comparables à nos HEC et polytechnique, ne suffit pas à fournir des cadres et des ingénieurs à une industrie en pleine expansion. Hors si de très nombreux accords de principes sont passés entre nos universités et écoles d’ingénieurs ou de management et leurs homologues indiens, bien peu ont débouché sur des échanges concrets et des partenariats opérationnels.
Cette difficulté à concrétiser et à suivre dans la durée et le détail ce qui a été convenu au plus haut niveau est malheureusement caractéristique de notre relation avec l’Inde. Ainsi le partenariat décidé à l’occasion du premier voyage officiel du président de la République en 2008 pour la création du IIT (Indian Institute of Technology d’un niveau comparable à nos meilleures grandes écoles scientifiques) du Rajasthan se heurte toujours aux complexités de notre interministériel et de nos arcanes budgétaires pour deux millions d’euros et que les contributions des entreprises privées, pourtant très présentes en Inde, se font attendre au point que l’on risque de voir d’autres pays proposer pour ce projet plus de moyens et plus vite.
Après plusieurs mois d’investigations en France et un déplacement qui nous a permis de rencontrer des acteurs majeurs de l’industrie, de la culture et de la politique, nous sommes convaincus que la France doit préparer son avenir, en particulier sur le plan économique et industriel, dans le cadre d’un partenariat avec une grande puissance émergente et que l’Inde est la seule avec laquelle nous puissions envisager une relation aussi forte. Nos relations politiques sont meilleures qu’elles n’ont jamais été et meilleures qu’avec tout autre partenaire pour l’Inde. Malgré la proximité linguistique de la Grande-Bretagne, celle-ci est marquée aux yeux des indiens par le passé colonial et les Etats-Unis apparaissent encore comme une puissance impériale avec laquelle une alliance ne peut exister sans soumission. Nos savoir-faire français, dans l’énergie, l’agriculture, l’environnement et dans bien d’autres domaines sont particulièrement utile à l’Inde et le français est, après l’anglais, la langue étrangère la plus enseignée en Inde. Nous partageons des valeurs démocratiques et humaines sans lesquelles les partenariats ne peuvent avoir ni la même ampleur ni la même solidarité.
Mais il est indispensable pour développer une telle alliance de se doter d’une organisation et de moyens, publics et privés, à la hauteur des objectifs. C’est la raison pour laquelle nous préconisons la création d'un « Fonds stratégique d'investissement pays » dédié à l'Inde, capable de réunir les dirigeants de l’Etat et de l’Industrie, susceptible de mobiliser les moyens disponibles, notamment auprès de l'Agence française de développement (AFD), du Ministère des affaires étrangères (MAE) et du Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche (MESR), en les affectant en fonction des intérêts de la France, et de tenir la main aux engagements et aux projets dans la durée. Seule une impulsion politique bien comprise par le parlement et par la population mais relayée par une organisation forte qui puisse s’imposer aux pesanteurs, au delà des freins administratifs, pourrait permettre un tel partenariat. En ce moment de crise, une grande nation occidentale comme la nôtre doit comprendre qu’elle ne reconstruira son avenir que sur des bases différentes dans un monde qui ne sera plus le même et qu’elle ne pourra le faire qu’en partenariat avec une grande nation émergente, l’Inde paraissant d’évidence ce partenaire incontournable.

Jeudi 16 Février 2012

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PADDUC - 18/11/2011