Débat sur la crise économique et sociale et la régulation du système financier

Mardi 25 novembre 2008
Intervention de Paul Giacobbi



M. Paul Giacobbi. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d’État, mes chers collègues, à l’époque heureuse, mais déjà lointaine, où j’étudiais l’économie, la littérature académique nous avertissait des risques que nous faisaient courir les déséquilibres structurels des paiements américains, la multiplication incontrôlée des « eurodollars » et la folle prolifération de « capitaux flottants » que l’on appelle de manière plus suggestive en anglais hot money ou fanny money.

M. Jean-Pierre Brard. Vous êtes un émule de Mme Lagarde ? (Sourires.)

M. Paul Giacobbi. Au cours des trois dernières décennies, les crises successives ont été autant d’éclatement de bulles spéculatives, dont nous nous sommes relevés – si l’on peut dire – par une thérapeutique publique unique : l’allocation massive de liquidités par les autorités monétaires à des taux dérisoires, voire négatifs.

Parallèlement, la faillite des instruments pervers de dissimulation du risque n’a pas conduit à la prohibition de ces instruments, mais à leur sophistication.

Au début 2008, plusieurs mois après le début de la crise des subprimes, les avertissements les plus lourds, les plus clairs, les plus autorisés se sont fait entendre sur l’ampleur de la crise et l’incapacité d’en sortir par les moyens désormais inopérants des taux d’intérêts et de l’injection massive de liquidités : on peut citer George Soros ou le livre – remarquable et prophétique – de Charles R. Morris publié en février 2008.

Longtemps sourd à ces avertissements et pratiquant la politique de l’autruche, la crise d’octobre a permis au discours gouvernemental voire présidentiel d’opérer un demi-tour spectaculaire dont je salue ici la lucidité en soulignant cependant que l’on en tire finalement assez peu de conséquences dans l’action concrète.

La cause profonde de la crise, c’est à l’évidence le gonflement insensé d’une masse spéculative internationale essentiellement libellée en dollars, à travers des instruments hallucinants de dissimulation des risques et de transformation desdits risques en taux de rémunération élevés. J’invite M. Goulard à compléter son information s’agissant du risque de diffusion en Europe de la crise des subprimes, pour un montant équivalent au montant américain.

Prétendre, comme on le fait aujourd’hui, résoudre la crise par de nouvelles injections de liquidités, une timide réglementation des marchés, et une transformation des États en prêteurs et en garants de dernier ressort est profondément irréaliste.

Premièrement, nous ne parviendrons pas à réglementer réellement car la résistance sera d’autant plus forte que la réglementation remet en cause des intérêts colossaux portés par toute une technostructure financière, qui jouit d’un niveau de vie supérieur à tout ce que le monde a jamais connu.

Par ailleurs, des États entiers vivent de la richesse artificielle de cette technostructure, pas seulement les îles ou les enclaves telles que Dubaï ou Singapour, mais de grandes nations telles que la Grande-Bretagne – pour un quart de son PIB – et ses multiples satellites off shore, voire les États-Unis – qui drainent 80 % de l’épargne disponible mondiale pour compenser leurs déficits – sans parler d’une partie non négligeable de l’Europe continentale.

Deuxièmement, il faudra bien trouver les moyens de résorber les masses flottantes actuelles. Personne ne peut aujourd’hui dresser un tableau réaliste de l’ampleur des problèmes. Compte tenu des encours atteints par certains instruments, on peut avancer des ordres de grandeur en dizaine de milliers de milliards de dollars. Il est significatif que le trillion, soit le millier de milliard, soit revenu dans l’usage courant, pour le moment dans son acception anglo-américaine, en attendant d’adopter l’acception dite à longue échelle, c’est-à-dire le milliard de milliards ! Je relève que, pour le moment, loin de vouloir limiter les masses spéculatives, les autorités monétaires partout dans le monde mettent à la disposition des spéculateurs d’hier des masses considérables de liquidités à un taux d’intérêt négatif – aux États -Unis – sur la base de contreparties dont la qualité financière décroît corrélativement à l’aggravation de la crise.

Mme Christiane Taubira. Aberration !

M. Paul Giacobbi. Troisièmement, à la faveur des mesures de sauvetage des banques, les États deviennent les prêteurs et les garants en dernier ressort de l’économie globalisée. Même si l’on peut comprendre, voire approuver ce qui a été fait, nous devons être lucides sur les risques encourus. Cette garantie atteint ses limites dans un contexte où les États, du moins la plupart d’entre eux, sont parfois terriblement endettés, avec des déficits records et où la perspective d’augmenter les recettes par la fiscalité est irréaliste.

Il faudra bien enfin parler des problèmes fondamentaux : les déséquilibres structurels des paiements extérieurs du monde et, en particulier, les déficits américains prévus à 700 milliards de dollars pour la balance courante extérieure et à plus de 1 000 milliards de dollars pour le budget fédéral en 2009, le tout financé par un gonflement sans précédent de la masse de dollars non-résidents, et ce que l’on a appelé une aspiration de l’épargne du reste du monde.

Mais nous sommes très loin du moment où le G20 examinera ce genre de problème, même si le Président de la République et le Premier ministre l’ont brièvement évoqué, avec courage, avant la réunion de Matignon. Il n’en est sorti que la décision d’une nouvelle réunion qui se tiendra en avril. Nous attendrons donc !

Réponse du ministre

M. Hervé Novelli, secrétaire d'État. M. Giacobbi s’est livré à un diagnostic très clair et précis de la situation, rempli de finesse mais relativement pessimiste, ce qui l’a conduit à une absence totale de propositions concrètes. Or la maîtrise du sujet dont a fait preuve M. Giacobbi montre qu’il serait possible que l’opposition soit une force de propositions à condition qu’elle s’en donne les moyens.



Mardi 25 Novembre 2008

Les dernières revues de presse

Victimes du nucléaire - 27/11/2008

Crise financière - 26/11/2008

Budget 2009 - 22/10/2008

Langues Régionales - 11/07/2008

Langues de France - 08/05/2008

Frontières maritimes - 10/12/2008

Demandeurs d'Asile - 18/07/2008