Afghanistan, Arabie, Pakistan, Inde, Russie et Occident : un siècle et demi de "grand jeu"

par Paul Giacobbi



Pour la plupart des observateurs occidentaux, la question de l'Afghanistan est apparue au moment de l'invasion soviétique mais ne concerne directement l'Occident que depuis le 11 septembre 2001.
Or cette question planétaire – par ses liens avec le fondamentalisme d'Arabie et le terrorisme depuis le milieu du XIXème siècle, ses répercussions en Inde et au Pakistan ainsi que dans d'anciennes républiques soviétiques – n'est compréhensible que si elle est replacée dans un contexte historique d'au moins un siècle et demi, car il faut remonter jusque là pour dater la première intervention armée d'une puissance occidentale sur ce territoire et les débuts de l'emprise du wahabisme sur ses populations tribales.

Pour éclairer les évènements actuels, quatre éléments historiques doivent être pris en compte :

- l'emprise très ancienne en Afghanistan du wahabisme originaire d'Arabie ;
- le lien plus que séculaire entre les pashtounes et la rébellion islamique en Inde et au Pakistan ;
- la malédiction qui semble peser sur toute tentative militaire étrangère dans ce pays ;
- la permanence et la complexité des rivalités internationales en Afghanistan.

I. L'emprise très ancienne en Afghanistan du wahabisme originaire d'Arabie

Pour faire simple et presque caricatural, on sait qu'un courant fondamentaliste musulman est né en Arabie au XVIIIème siècle à l'initiative d'un doctrinaire, du nom d'Abdul Wahab, lequel s'est allié, à tous les sens du mot, à la famille des Seoud qui ont bien plus tard fondé le royaume éponyme.
Ce qui est plus intéressant, et qui a été longuement et remarquablement expliqué dans une célèbre étude historique écrite en 1872, sous la forme d'un rapport au vice-roi des Indes par William Hunter (« The Indian Musalmans »), c'est que, par l'entremise d'un voyageur indien qui a été jusqu'en Arabie, cette doctrine s'est répandue, notamment dans la « Frontière du Nord Ouest » avant même le milieu du XIXème siècle et la fameuse « révolte des Sepoys ».
Ainsi, les zones tribales du Pakistan et le pays pashtoune de l'Afghanistan ont été très tôt influencés par cette bigoterie simplissime mais redoutablement efficace, version de l'Islam en ayant expurgé toute connotation intellectuelle et culturelle, toute capacité de réflexion ou au moins d'exégèse, pour réduire une grande religion à des pratiques très rigoureuses et des dogmes caricaturaux.
Sans doute, une telle doctrine était-elle adaptée, dans les déserts de l'Arabie, comme dans la montagne afghane, à des pays isolés, connaissant des conditions de vie très difficiles avec des populations sans cesse déchirées dans des querelles tribales mais finalement homogènes en terme de mode de vie, d'organisation sociale, de pratiques militaires ou de survie économique.

Ainsi, n'est-il pas surprenant qu'Ousama Ben Laden, saoudien d'origine yéménite, milliardaire converti à l'austérité religieuse, homme du désert et de la mer Rouge, ait cherché refuge en Afghanistan, pays fort éloigné de l'Arabie, dont les langues principales sont indo-européennes et non pas sémitiques, dont la population elle-même n'a aucune communauté, à travers des millénaires d'histoire avec celle de l'Arabie mais qui est un endroit qui partage avec l'Arabie Saoudite, et depuis si longtemps, l'emprise du wahabisme.

II. Le lien plus que séculaire entre les pashtounes et la rébellion islamique en Inde et au Pakistan

Tout au long du XIXème siècle, l'influence du wahabisme d'origine pashtoune s'est fait sentir, souvent de manière extrêmement violente dans tout le Nord et l'Est de l'empire britannique des Indes.
Ce fut, avec la révolte de 1857 une des causes de cette scission entre hindous et musulmans qui fut, contrairement à ce que l'on croit, non pas une évolution inéluctable mais bien plutôt la conséquence d'une politique britannique particulièrement mal inspirée.
Le Nord de l'Inde, à partir du début du XIIIème siècle, a été dominé par des dynasties musulmanes, d'abord avec le sultanat de Delhi puis, à partir du début du XVIème siècle, avec la fondation de l'empire Moghol.
A l'inverse de ce que l'on croit, la cohabitation entre hindous et musulmans, en particulier sous le règne d'Akbar, a plutôt été facilitée par l'influence d'une dynastie généralement cultivée et tolérante puisque, tout au long de la deuxième moitié du XVIème siècle, l'empereur a développé la tolérance religieuse, des principes d'égal accès des croyants des différentes religions aux emplois publics, voire une forme de syncrétisme monothéiste.
Cet esprit de tolérance qui avait permis à un empire dont le souverain était musulman, de faire coexister des peuples principalement hindouistes et des principautés plus souvent hindoues que musulmanes, a été sciemment abandonné à partir de la révolte des Sepoys par les britanniques.
En 1857 en effet, une révolte généralisée des soldats indigènes a failli mettre fin au règne de la Compagnie anglaise des Indes.
Cependant, le fait que l'empereur Bahadur Shah ait, à un moment donné, pris partie pour les insurgés, entraîna sa destitution et poussa progressivement et de manière tout aussi injuste que dangereuse le nouvel empire britannique à assimiler rébellion et Islam et à brimer clairement l'élite musulmane qui en concevra un immense ressentiment, à l'origine lointaine mais indiscutable de la scission qui a amené la création du Pakistan et les troubles communautaires qui secouent l'Inde d'aujourd'hui.
Tout au long de la période du Raj, ces quatre-vingt dix ans qui séparent la révolte des Sepoys de l'indépendance de l'inde en 1947, du fait de la permanence de la rébellion « wahabi » et du traumatisme de 1857, l'ennemi clairement désigné c'est le musulman, la frontière héroïque qu'il faut défendre coûte que coûte, c'est celle du Nord-Ouest, tandis que, dans la littérature et les récits hagiographiques des combats incessants, la ligne Durand apparaît comme une ligne bleue des Vosges vers laquelle tous les regards britanniques en Inde doivent toujours se fixer. Il n'est qu'à lire Rudyard Kipling ou les récits du jeune Churchill, de ses exploits à proximité de la Khyber Pass pour comprendre à quel point le Raj a vécu dans la hantise de la rébellion islamique et la terreur des incursions pashtounes.
Le Pakistan n'exerce qu'une influence formelle sur le territoire appelé « FATA » (Federally Administered Tribal Areas), c'est-à-dire les zones tribales pashtounes du Pakistan qui servent aujourd'hui de principale base arrière à la rébellion afghane mais aussi au terrorisme intégriste dans le reste du Pakistan.
De même, l'Inde connaît une vague de terrorisme islamique qui fait chaque année plusieurs milliers de victimes dans de très sanglants attentats.
Dès lors, on peut même considérer que ce qui fait la gravité de la rébellion fondamentaliste afghane, c'est moins qu'elle puisse vaincre en Afghanistan que le fait qu'elle soit admirablement placée pour vaincre aussi au Pakistan et pour déstabiliser durablement et profondément l'Inde.

III. La malédiction qui semble peser sur toute tentative militaire étrangère dans ce pays

Sans tomber dans la mythologie où une historiographie de café du commerce, il est tout de même assez fascinant de constater qu'en deux mille trois cents ans l'Afghanistan a été successivement envahie par quatre empires étrangers, à l'apogée apparente de leur puissance militaire, qui ont chaque fois réussi a s'emparer du pays mais qui ont aussi rencontré d'immenses difficultés à s'y maintenir, de telle sorte que dans tous les cas, après un laps de temps plus ou moins long, il a été mis fin d'une manière ou d'une autre à toute forme d'occupation étrangère.
Nul doute qu'Alexandre le Grand n'ait été, vers 329 avant J-C, au sommet de sa gloire puisqu'il venait de conquérir le grand empire perse et pratiquement tous les territoires connus des grecs du côté Est. Il devait rencontrer ses premières vraies difficultés en Afghanistan même s'il a pu y fonder des villes – dont Kandahar qui porte son nom - ou même une famille puisqu'il y a épousé une afghane – Roxane - qui lui a d'ailleurs donné son unique enfant.
Même si la postérité grecque de l'Afghanistan s'est étendue sur plusieurs siècles et a même permis l'émergence d'une culture gréco-bouddhiste, il n'en demeure pas moins que les difficultés ont été considérables et qu'il n'est rien resté de cette influence à l'exception de ce que révèle encore la toponymie et les fouilles archéologiques.
La conquête partielle de l'Afghanistan par Gengis Khan, vers 1221, a marqué les esprits par la férocité de l'envahisseur, notamment lors du massacre de toute la population de Bâmiyân, mais force est de constater les extraordinaires difficultés des descendants timourides de Gengis Khan à maintenir leur influence en Afghanistan, territoire dont ils étaient originaires alors même qu'ils régnaient en Inde sous le nom de Moghols, qui traduit leur filiation avec le fondateur de l'empire des steppes.
Pire encore, ces souverains Moghols de l'Inde, originaires d'Afghanistan, ont subi l'humiliation des invasions ponctuelles et répétées d'un souverain pashtoune d'Afghanistan, Ahmad Shah Durrani qui a notamment pillé la ville de Delhi en 1757.
En 1838, la puissance britannique à son apogée décide d'envahir l'Afghanistan, s'empare de Kaboul et finit en 1842 par subir la plus sanglante défaite de son histoire puisque les dix-sept mille membres de l'expédition furent massacrés lors de la bataille de Gandamak. Il n'y eut qu'un survivant, le docteur William Brydon qui fut peut-être épargné afin qu'il puisse raconter aux autres ce qu'étaient les capacités combattantes des pashtounes.
Enfin, chacun sait ce qu'il est advenu de l'aventure militaire russe en Afghanistan commencée en 1979 et qui s'est terminée, malgré les moyens colossaux mis en oeuvre, la puissance et l'endurance de l'armée rouge, l'avantage de posséder des troupes originaires de zones voisines de l'Afghanistan, par le retrait total.

Le critère militaire de la victoire ou de la défaite est celui de la maîtrise du terrain. Qui est maître du terrain aujourd'hui en Afghanistan ? Nos armées occidentales occupent des campements fortifiés, circulent, en subissant des pertes non négligeables, sur les axes routiers, font quelques prudentes incursions dans certains villages et certaines vallées et ont réussi tout de même à améliorer un tout petit peu les infrastructures, l'éducation, la santé, quelques éléments d'un pouvoir régalien, et à jeter les bases d'une armée et d'une police autochtone.
En face, la rébellion tient à peu près tout le pays la nuit, domine des zones entières où les troupes de la coalition ne pénètrent pratiquement que par la voie aérienne, voire seulement par l'entremise des drones.
La culture du pavot est à ce point développée que l'Afghanistan représente la quasi totalité de la production mondiale d'opium.
Le président réélu, dans des conditions contestables, M. Karzaï, est manifestement rejeté par les tribus pashtounes dont il est pourtant issu et chez lesquelles sa position d'héritier d'une famille dominante du clan Popalzai de la tribu des Abdali-Durrani aurait normalement dû le légitimer.
Rappelons pour donner une idée de la popularité et de la considération des afghans pour son gouvernement et sa personne que les uns et les autres sont dans la région de Kaboul affublés du surnom affectueux de « pot de chambre ».

Il n'y a donc aujourd'hui aucune raison d'imaginer que l'invasion étrangère actuelle, à peu près la cinquième du genre depuis deux millénaires, réussisse mieux que les autres.
Tout au contraire, l'évolution la plus récente tendrait plutôt à nous confirmer que cette aventure pourrait se terminer malheureusement de la même façon.

IV. La permanence et la complexité des rivalités internationales en Afghanistan.

L'intérêt qui pousse de grandes puissances, aujourd'hui comme hier, à intervenir en Afghanistan paraît objectivement bien faible par rapport à l'immensité des moyens engagés et d'ailleurs à la faiblesse des chances d'y réussir.
Alexandre ou Gengis Khan semblent avoir envahi l'Afghanistan pour la raison principale que ce territoire se trouvait être sur leur route et qu'il fallait bien qu'ils le conquierent s'ils voulaient à terme poursuivre leur route vers l'Inde.
Les invasions britannique et russe tiennent tout à la fois à une raison de proximité, les empires soviétique et britannique de l'Inde étaient frontaliers de l'Afghanistan et à une rivalité entre grandes puissances, Grande-Bretagne contre Russie au XIXème siècle, Russie soviétique contre influence occidentale au Pakistan, mais aussi à la volonté, en envahissant ce pays, de prévenir un risque sur leur propre territoire, de troubles, d'incursions, voire de terrorisme.
Il est frappant de constater qu'en revanche, le mobile économique, la recherche de richesses, n'apparaît jamais dans les tentatives d'invasion de l'Afghanistan qui coûtent infiniment plus cher à leurs auteurs que les ressources quasiment inexistantes qu'ils pourraient trouver sur place.
On a autrefois vanté la qualité des raisins d'Hérat, comme celle des lapis-lazuli des mines des rois d'Afghanistan, et on a plus récemment imaginé, avec une certaine ignorance de la topographie, que l'on pourrait faire passer un oléoduc en provenance des champs pétrolifères du Kazakhstan vers l'Inde, mais tout cela paraît parfaitement insuffisant pour justifier une telle invasion.
Il ne faut pas non plus négliger l'aspect mythologique des motivations.
A force d'avoir été envahi sans succès, ce pays finit par fasciner de telle sorte que réussir son invasion, même si celle-ci ne présente finalement qu'un faible intérêt, excite la convoitise des puissances comme un exploit d'alpinisme qui n'apporte rien d'autre que la gloire de l'avoir accompli, celle de tous les amateurs de montagne.
Il existe aussi une fascination très ancienne pour ce pays éloigné, isolé et hostile mais où les occidentaux savent qu'ils retrouveront les traces de leur propre histoire et une communauté culturelle d'autant plus surprenante qu'elle est inattendue.
Ce mythe de l'Afghanistan monde perdu de l'hellénisme et donc de l'Occident, se retrouve bien sûr dans la littérature (« The Man Who Would Be King » de Rudyard Kipling) et a été conforté par plus de trois quarts de siècle de recherches archéologiques qui ont permis d'exhumer les restes admirables de l'art du Gandhâra, merveilleuse synthèse de l'hellénisme et du bouddhisme.
S'agissant de l'actuelle invasion de l'Afghanistan, le mobile principal est évidemment de prévenir le risque terroriste en agissant directement contre une base arrière.
Il a été aussi avancé que cette guerre avait pour objet d'éviter une déstabilisation de la région et notamment du Pakistan.
Au-delà du fait que jusqu'à présent cette invasion n'a pas été déterminante pour faire cesser le terrorisme international d'origine islamique, le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle ne contribue pas, tout au contraire, à la stabilisation de la région.
Nous devons donc légitimement nous demander si l'occupation actuelle de l'Afghanistan a un effet positif ou négatif sur nos intérêts.

Conclusion

L'actuelle situation, à tout le moins coûteuse en pertes humaines et en argent, avec des perspectives bien faibles et lointaines de succès et la quasi certitude aujourd'hui que notre intervention, à l'inverse de ses objectifs, déstabilise la région tout en renforçant le terrorisme international, lui offrant de surcroît un remarquable terrain d'entraînement, doit nous faire reconsidérer notre position dans ce « grand jeu » sachant qu'en tout état de cause, même si nous devons changer de stratégie, il nous est impossible de quitter la partie.
A tous égards, la réaction de l'empire britannique au désastre de 1842 mérite d'être analysée et méditée puisqu'elle a permis, sans éclat, au prix d'une attention constante de parvenir à ses fins tout en renonçant à occuper le pays.
Même si les britanniques ont tenté deux autres incursions en Afghanistan, mais sans aucune intention d'y demeurer, globalement leur politique du milieu du XIXème siècle au milieu du XXème siècle a consisté en trois éléments :

- ne pas occuper militairement ni l'Afghanistan ni même la zone tribale pashtoune qui se trouvait théoriquement en leur possession en deçà de la ligne Durand sur l'actuel territoire du Pakistan ;
- assurer une surveillance efficace de la frontière et repousser toute incursion pashtoune hostile, tout en assurant une surveillance étroite par des services secrets ayant parfaitement pénétré le terrain afin de prévenir toute tentative d'infiltration cachée ;
- exercer une influence diplomatique sur l'Afghanistan au point qu'en définitive l'empire britannique exerçait pratiquement un protectorat sur ce pays et en particulier sur la conduite de ses relations internationales.

Nous avons pris des engagements vis-à-vis du ou des peuples afghans à qui nous avons bien imprudemment promis la démocratie et des conditions de vie plus acceptables.
Même si des progrès ont été accomplis, il nous est vraiment très difficile de revendiquer que les Afghans ont eu ce que nous leur avions promis et que le maintien de nos troupes va permettre de ce point de vue une amélioration de la situation.
Il est donc temps d'envisager non pas un changement de stratégie d'occupation mais une nouvelle stratégie d'influence en Afghanistan qui nous permettrait d'obtenir ce que nous voulons ou tout au moins bien mieux que ce que nous avons aujourd'hui, à moindre coût pour nos finances publiques, en préservant nos armées de pertes cruelles, et en donnant aux peuples afghans tout de même mieux que ce que nous leur apportons aujourd'hui.

Mercredi 9 Septembre 2009

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PADDUC - 18/11/2011